Sa présence aux pieds des scènes est une tache. Une anomalie que les festivals et les salles de concerts d’ici et d’ailleurs ont appris à côtoyer d’un sourire complice. Sa silhouette plutôt frêle, ses lunettes aux foyers épais et sa moustache fine, on les aperçoit souvent à quelques pas des artistes durant ces trois premières chansons que, par tradition, les musiciens concèdent comme autant de territoires de conquête aux photographes. Luz dégaine et mitraille comme les autres, dans l’urgence, mais il le fait autrement, étrangement pourrait-on dire. Entre ses doigts, un petit calepin recueille les traits alertes et les gestes instinctifs d’un observateur qui ne veut rien manquer. Luz explore et traduit ainsi, avec sobriété, ce qu’il considère être comme «l’explosion d’une impudeur quasi invisible auprès des musiciens sur scène». Voilà pour la marque qui le distingue des autres.

Les fidèles de Charlie Hebdo connaissent par cœur l’esthétique grinçante du dessinateur français. Il est de la publication satirique depuis sa renaissance, en 1992. D’autres ont côtoyé ses travaux dans les ouvrages succincts qui recueillent à la fois ses esquisses musicales et les photos de sa compagne, Stephanie Meylan. Une partie, enfin, découvrira le personnage ce soir, lorsqu’il montera en DJ et en premier sur la scène principale de La Bâtie et qu’il inaugurera aussi une exposition de croquis choisis. Ceux qui racontent la dernière tournée des défunts LCD Soundsystem.

Musique et dessin, étrange mariage. Luz y voit plutôt une libération, une brèche qui a ouvert ses calepins sur un autre monde. «Avec ces portraits volés à la hâte, avec les reportages sur les concerts, je suis pour la première fois dans un dessin qui se veut propositif, qui ne s’oppose pas à une réalité donnée.» Et de la position de l’opposant, il est vrai, Luz connaît tout ou presque. Il en a adopté les formes très vite, dans les travées de l’université de Tours, alors qu’il se collait à des études en droit qu’il n’a jamais achevées. Sa sensibilité politique, qu’il dit être ouvertement à gauche, ne pouvait que le conduire dans les couloirs de Charlie Hebdo. Une passerelle toute faite? Pas si simple. Avant d’embrasser le dessin, Luz a beaucoup douté, s’est posé les questions qui peuvent changer une vie et puis il a tenté sa chance, sans crainte mais avec des réserves.

«Comme tout petit Français qui veut grimper, j’ai quitté un jour ma ville natale pour monter à Paris. C’était en août 1992. J’ai fait des dessins sur l’actualité du jour et je suis parti à la chasse de plusieurs rédactions. Ma chance a été de me retrouver nez à nez, tout à fait par hasard, avec Cabu, qui sortait du Canard enchaîné. Je lui ai montré mes dessins et il m’a dit de le suivre. Le lendemain j’étais publié par l’hebdomadaire La Grosse Bertha, où Cabu dessinait aussi.» D’autres petites consécrations suivront dans la foulée: des présences réitérées envoyées par fax depuis Tours. Luz quitte alors la faculté de droit et fait le grand saut dans le monde des dessinateurs satiriques.

L’étiquette est à vrai dire réductrice. Car dans les faits, Luz a une âme de reporter. Il intègre l’équipe du nouveau Charlie Hebdo et très vite il raconte une France qui fait grincer: la montée du Front national au début des années 1990; le culte que les nostalgiques vouent au maréchal Pétain sur sa tombe ; la guerre fratricide que se livrent Jacques Chirac et Edouard Balladur lors de la campagne pour les élection présidentielles de 1995… Et à chaque fois, le dessinateur plonge dans le biotope qu’il veut raconter, il se mimétise, il fait de l’entrisme jusqu’à prendre la carte du RPR et tracter pour Chirac. «Je crois que l’air quelconque que je cultivais à l’époque était un passepartout très efficace. J’ai appris aussi par Cabu à dessiner en gardant les mains dans les poches. Pendant un certain temps j’ai pu tenir à l’écart les soupçonneux.»

Et la musique? Elle s’impose plus tard dans son travail, en 2002. Un reportage, encore un, le met sur la voie des Transmusicales de Rennes. Luz y perçoit pour la première fois un monde, ses tribus de musiciens et de suiveurs, avec leurs codes, leurs tics et leur part de ridicule. Il décide de raconter cette anthropologie mélomane, de se fondre dans le public et de dessiner en épousant souvent les mouvements de la foule. «Le dessin qui est né de ces premières expériences a quitté la dimension journalistique pour s’approcher de la création artistique. Chaque croquis est à la fois un témoignage et le résultat d’un instant vécu, avec ses aléas et ses contraintes.»

La discrétion est l’arme qui accompagne ses carnets et ses stylos. Il ne s’en est départi qu’une seule fois, obligé par des événements sinistres: la mise à feu criminelle de la rédaction de Charlie Hebdo après une couverture sur Mahomet signée… Luz. «Il a fallu expliquer inlassablement aux médias du pays ce qu’est notre métier et nos convictions. En novembre 2011, avec l’attaque au journal, un monde s’est écroulé en moi. Depuis, je vis accompagné par deux policiers.» Dans ce drame, surgit une fois encore la satire: «J’ai débuté mon métier en racontant les coups de matraque reçus à une manif. Aujourd’hui, le gendarme me protège.»

Luz, La Bâtie, Lieu central, ce soir dès 23h. Avec James Murphy.

Exposition, Lieu Central et Bibliothèque de la Cité, jusqu’au 15 sept. Rens. www.labatie.ch