La Suisse bolchévique

Lydia, jusqu’à la peine capitale à Moscou

Au début des années 30, la jeune Bâloise Lydia Dübi a été envoyée 
à Paris pour diriger un service clandestin du Komintern. 
En 1936, elle a été rappelée en URSS, et elle a obéi

La porte s’est refermée derrière elle. Le pêne claque. «Roger Ginsburger, architecte.» Lydia Dübi n’utilise jamais ce nom. Pour elle, qu’elle pense à lui ou lui parle, l’homme qu’elle vient de quitter, c’est Villon. Et pour lui, elle est Pascal. Il a ri le jour de leur première rencontre. Un pseudo d’homme pour une femme! Elle s’engage dans l’escalier, encore un peu étourdie par ce qu’elle vient d’entendre. Sur le trottoir de la rue de Seine, le vent froid d’octobre soulève ses cheveux mi-longs. Karl l’attend, mais dans une heure seulement. Tout le temps d’y aller à pied, elle pourra mieux réfléchir à ce qu’on veut d’elle.

Pourquoi cette rencontre à trois? Qui était le témoin de qui? Qui surveillait qui? Clément avait commencé par un long exposé sur le procès des Seize à Moscou, qui l’avait laissée d’abord bouche bée. Voulait-il vérifier qu’elle croyait à la totalité des accusations assénées par le procureur Vychinski, à la justesse des condamnations à mort prononcées contre Zinoviev, Kamenev et les autres? Il avait repris en détail l’enchevêtrement des complicités et des compromissions qui avaient amené les compagnons de Lénine à devenir, jusque dans le crime, les collaborateurs des ennemis du socialisme. Saisissait-elle bien tout cela?

Elle admettait naturellement que les trotskistes et leurs alliés étaient des adversaires acharnés du parti, mais pourquoi répéter tout ce déballage qu’elle avait déjà lu dans L’Humanité? Lydia avait compris en entendant la suite. Le mal peut gangréner le corps entier, avait ajouté Clément. Il peut infecter chacune de ses parties. Le moindre défaut de vigilance peu conduire à un désastre. Et c’était valable aussi pour le Poste 20.

C’est cela qu’ils voulaient d’elle! Elle devait être le petit Vychinski de la branche parisienne du service des liaisons! Elle recevait l’ordre d’évaluer le travail, la personnalité, les convictions affichées ou supposées, et les relations de chacun de ses collaborateurs! Les radios, les chiffreurs, le trésorier, le graveur, les instructeurs, les courriers, tout le monde! Etre leur procureur local, et répondre de leur loyauté! Faire «un rapport détaillé et sans concession», avait-il insisté.

Lydia avait d’abord protesté. Si cette enquête était nécessaire, ce n’était pas à elle, Pascal, de la mener. C’était même absurde de confier au chef de poste une pareille mission. Qu’ils envoient du renfort pour que nous fassions ce travail en équipe. Elle avait reparlé de son terrible surmenage, de leur surmenage à tous. Clément avait dit qu’il l’appuierait ses demandes à la Maison, mais il était resté inflexible: «Tu dois le faire.»

Elle a pris la rue Dauphine pour aller vers le pont Neuf.

Cinq ans de double vie

Cinq ans qu’elle est à Paris. Cinq ans de Pascal. Cinq ans de double vie, d’espoir, de peurs et de fatigue. Quand ils lui avaient annoncé à la fin de 1931, à la sortie de l’Ecole léniniste, qu’elle irait à Paris, le poste français n’était pas le plus important. Mais avec la déroute berlinoise, le «20» est devenu le vrai centre nerveux extérieur du service des liaisons du Komintern. Elle n’a pas mesuré tout de suite ce que cela voulait dire. A 30 ans, avec une quinzaine de collaborateurs dispersés dans le grand Paris, elle doit faire tourner un moteur de la révolution. Tous les messages qui arrivent dans un bureau de poste près de la Gare du Nord, passent par le «20» pour être déchiffrés, et il faut chiffrer tout ce qui part dans l’autre sens. Sacrée routine! Les radios, c’est une inquiétude permanente. Depuis que le Komintern a décidé de mobiliser pour l’Espagne, un bureau spécial a été ouvert rue Mathurin-Moreau pour l’enregistrement et l’orientation des volontaires, dont elle n’a pas à s’occuper, mais cette guerre provoque forcément une multiplication des demandes dans tous les secteurs.

Elle arrive au pont Neuf. Le vent est un peu tombé.

Karl. Qu’est-ce qu’elle peut dire de Karl? C’est celui qu’elle connaît le mieux, elle lui fait une confiance totale. Mais Arno? Mais Clara? Est-ce qu’elle sait vraiment tout de ces deux-là? Arno a fréquenté les milieux trotskistes, mais c’était en service commandé, pour s’informer. A-t-il été contaminé? Certains le susurrent.

Au milieu du pont, Lydia Dübi se pince les lèvres et secoue la tête comme pour chasser une pensée désagréable: Pascal, en bon petit soldat, commence déjà, en marchant, à rédiger ce rapport dont elle ne voulait pas entendre parler une heure plus tôt. Et elle perçoit déjà les obstacles. Un chiffreur saura ce qu’elle dit de lui et des autres. Quel canal utiliser? Son rapport arrivera, comme tous ses envois, chez Berta Platten-Zimmermann à la Mokhovaïa, le cœur du Komintern, et Berta le distribuera d’abord au chiffre où travaille désormais Sigi, rentré de Suisse et d’une mission en Espagne. Elle sait que son ex-mari a des problèmes parce qu’on lui attribue le fiasco qui s’est produit plus tôt dans l’année au service du cryptage à Moscou. Son texte en clair ira ensuite à la direction du service.

***

Elle était à l’heure aux Deux-Magots. Karl est en retard. L’air de ces premiers jours d’été est si doux que Lydia s’est assise à la terrasse, elle a pris Le Temps abandonné sur la chaise d’à côté. L’ennemi de classe salue la chute du gouvernement de Léon Blum! Elle tourne les pages rapidement, levant souvent les yeux en direction de l’église pour voir si Karl approche. Il est pourtant toujours ponctuel. Peut-être qu’il sait? Peut-être qu’il ne viendra pas? L’histoire des lettres privées qu’on lui reproche d’avoir fait passer dans le courrier pour le centre, est-ce lui qui a cafté? Et le crédit qu’elle a demandé et qu’on a décrété frivole?

Mais non, Karl arrive. Elle a repéré sa casquette dès qu’il a débouché sur le trottoir du boulevard Saint-Germain. Il a aussi un journal à la main.

«Désolé! Une panne de métro…

– C’est toujours ce qu’on dit! En tout cas, ils ne pourront plus mettre la faute sur le Front populaire

«Karl, nous devons rentrer»

Elle replie Le Temps qu’elle jette sur la chaise vide. Elle ne l’a pas quitté des yeux. Il ne sait rien. Tout paraît normal. Le long tablier blanc est déjà près de leur table, avec un peu trop d’empressement. Karl demande un demi.

«Alors?

– Karl, nous devons rentrer.

– Rentrer? Qu’est-ce que tu veux dire?

– Nous sommes rappelés à la Maison. Toi et moi. J’ai reçu le message ce matin.

– Rentrer à Moscou? Et pourquoi?

– Je ne sais pas. Mais c’est un ordre. Tu ne savais rien? Tu es la première personne à qui j’en parle.

– Je ne savais rien! Comment l’aurais-je su? Et pourquoi maintenant? Nous n’avons jamais eu autant de travail. Il faut demander des explications!

– Tu sais bien ce qu’ils répondront: nous serons informés à l’arrivée, là-bas. C’est la règle…»

Le garçon pose le verre sur la petite table d’un mouvement léger du bras et de la main, et il ajoute le ticket sous la soucoupe en bakélite.

«Je vais demander des explications, bien sûr, mais je voulais t’en parler d’abord.»

Karl boit une gorgée de bière après avoir écarté de l’index la mousse qui débordait.

«A la fin de l’an passé, j’ai dû faire un rapport sur le poste et sur chacun d’entre nous.

– Tu m’en as déjà parlé, Pascal. La veille de Noël.

– Parce que j’ai confiance en toi. Quand ils m’ont demandé de faire ce travail, ils l’ont présenté comme une conséquence nécessaire du procès des Seize. Une grande vérification. En janvier, il y a eu le second procès. Maintenant on dit que Boukharine et les siens ont été arrêtés. Et il y a ces rumeurs sur les généraux. Que se passe-t-il vraiment? Ça t’inquiète, Karl?

- Non. Pas moi. Je suis un technicien. Nous sommes des techniciens au service de la révolution. Tu es bien placée pour savoir que c’est une tâche très compliquée, contre des ennemis qui sont prêts à recourir contre nous à tous les moyens. Ceux qui se sont opposés à l’industrialisation et à la collectivisation se sont trompés, ils l’ont admis. Ils ont des comptes à rendre.

– Ils doivent être éliminés? Parce qu’ils n’étaient pas d’accord? Ou parce qu’ils sont des espions?

– Je n’ai pas dit ça. Mais Pascal, où veux-tu en venir?

– Je te mets à l’épreuve, Karl! Tu seras bientôt à Moscou, tu comprendras tout. Prêt pour d’autres batailles?

– Alors, on rentre?»

***

On lui a donné une chambre sous le toit. Karl n’a eu droit qu’à un lit métallique dans une salle commune, avec d’autres Allemands. Quand elle l’a cherché, il n’était plus à son étage, et ses colocataires n’étaient préoccupés que par le bruit et la puanteur de l’hôtel Lux, et par les rats.

Lydia n’a rien à faire. Au Komintern, ils lui ont dit d’attendre qu’on vienne la chercher. Quand elle y est allée, deux jours après son arrivée à Moscou, une anarchie complète régnait dans l’immeuble où elle avait travaillé pendant cinq ans. Les services étaient en train de déménager en banlieue sud.

Le plus souvent, elle lit dans sa chambre ou dans les parcs.

***

Ils sont venus juste après deux heures du matin. Ils lui ont dit en la repoussant dans la chambre de cesser de poser des questions et d’attendre, la fin de la perquisition. Ça n’a pas duré longtemps, elle n’avait que sa valise, ouverte sur la commode. Dans la voiture ils lui ont de nouveau ordonné de se taire.

Le véhicule avançait au pas quand la rumeur de la ville s’est tue d’un coup. Une cour intérieure. Ils l’ont prise par les bras, ils la portaient presque dans le couloir.

Elle n’est pas sortie de la cellule les trois premiers jours. La fenêtre face à la porte est minuscule, haut perchée. Le jour est obscur, la nuit illuminée par l’ampoule au plafond. De la soupe claire et du pain. Chaque fois que le guichet s’ouvre, elle doit se lever face à la porte. Elle a fini par reconnaître les gardiens à leurs yeux. Ils ne répondent à aucune de ses questions, sauf quand elle a demandé si elle pourrait prendre une douche. «Après.»

La nuit était tombée depuis longtemps quand deux gardes l’ont emmenée par le couloir et dans l’escalier. L’officier qui la regardait approcher dans une pièce rectangulaire est resté assis jusqu’au moment où les deux hommes ont refermé la porte en sortant. Il était en chemise, la veste de son uniforme sur le dossier de la chaise. Il s’est levé, il a pris le tabouret contre le mur, et lui a dit de s’asseoir. Il a dit son nom, elle a retenu «Igor».

«Comment dois-je t’appeler? Pascal ou Lydia?»

Elle n’a pas répondu, puis elle a dit que rien ne justifiait sa détention et qu’elle attendait depuis une semaine de pouvoir parler de ce qu’elle avait fait en quinze ans pour le parti, en Suisse, à Moscou, à Paris dans les conditions les plus difficiles.

«Tais-toi! Attends que je te pose des questions.»

Il a repris sa place derrière la table, ouvert le dossier, tourné les pages sans rien dire. Il a sorti la feuille qu’il cherchait et l’a posée sous les yeux de Lydia. «Lis!» Elle a lu: «Les anciens collaborateurs du centre OMS de Paris, Karl Brichmann (Gartl) et Pascal (alias Dübi) sont rayés de la liste du personnel depuis le 5 août 1937. Ils ont été arrêtés par les organes du NKVD comme ennemis du peuple.» C’était signé «Anvelt».

«On va commencer par là. Lève-toi! Ne bouge pas.»

Il faisait jour quand Igor a appelé les gardes. Il venait de l’autoriser à s’asseoir sur le tabouret.

«Réfléchis. Tu t’épuises à nier les faits. Je sais exactement ce que tu caches. Nous en reparlerons ce soir.»

Quand elle a voulu se lever, ses genoux se sont dérobés. Elle est tombée sur le côté. Deux gardes l’ont prise sous les aisselles. Dans l’escalier, ses pieds heurtaient les marches. En haut, ils ont fait une pause pour voir si elle gardait son équilibre. Dans le couloir vide, elle a pu avancer en boitillant, soutenue des deux côtés. Ils l’ont lâchée sur le lit.

«Tu peux t’asseoir. Mais ne dors pas!»

Elle a appuyé son dos contre le mur. Les cris l’ont réveillée.

«On ne peut pas te faire confiance cinq minutes! Tu ne dois pas dormir! Lève-toi!»

***

Ce devait être octobre. Il commençait à faire froid, même le jour. Ils l’ont portée sur le lit. Ils ne lui ont pas dit de rester éveillée. La douleur l’empêchait de dormir. Elle a ramené l’un après l’autre ses genoux sur sa poitrine, s’aidant d’une main et enlevant la chaussette de l’autre. La laine était collée par le sang à la plante des pieds. Elle est restée allongée, les yeux ouverts.

Tout est faux.

Elle s’occupait à la fin des années 20 du Club allemand de Moscou, de la bibliothèque, du programme des conférences, mais tout ce qu’ils en disent est inventé. Elle avait été dénoncée à la police suisse quand elle travaillait à Bienne, mais ce que prétend l’interrogateur est absurde. Elle est l’amie de Fritz Platten et de Berta, mais ce que raconte le juge n’a pas de sens. Elle avait demandé à travailler dans l’industrie chimique, mais elle n’a jamais participé au moindre projet de sabotage. Elle a parlé de rentrer en Suisse parce que le parti le souhaitait à Zurich, et leurs accusations sont injurieuses.

Tout est faux.

Elle n’a pas été retournée par la police politique suisse, elle n’a pas été infiltrée dans le parti, elle n’est pas venue à Moscou en mission de renseignement, elle n’a appartenu à aucun groupe d’opposition, elle n’a pas utilisé les moyens de communication du Poste 20 pour le détruire de l’intérieur.

Tout est absurde.

Elle répétait chaque fois «C’est faux!». Et chaque fois ils recommençaient à frapper.

***

Elle sait maintenant pourquoi il y a cette musique de Verdi dans les rues: la préparation du 20e anniversaire de la révolution. Quand les gardes l’ont descendue ce matin, l’officier lui a annoncé qu’elle avait de la visite. Une femme était assise, lui tournant le dos, mais Lydia a compris tout de suite. Ils ont poussé sa chaise à côté du tabouret, et leurs regards se sont croisés. Berta portait une veste de drap boutonnée sous le cou et une longue jupe noire. Elle était amaigrie, ses cheveux étaient plus courts, elle avait un pansement à la commissure des lèvres.

Lydia s’est penchée en avant, elle a mis la main sur le bras de Berta.

«Qu’est-ce qu’ils t’ont fait?»

L’interrogateur l’a saisie par le poignet et l’a repoussée.

«Pas de sentimentalité. Reste à ta place! Puisque tu refuses de croire ce qui est écrit et signé, je l’ai fait venir pour que tu l’apprennes par sa voix. Parle! Dis-lui!»
Berta a baissé les yeux vers le sol et ses mains croisées sur les genoux. Elle n’a rien dit. L’officier s’est levé. Il a marché vers la porte et a fait entrer deux gardes, puis il est revenu à la table.

«Alors? Alors?»

Sans lever les yeux, Berta a parlé en allemand.

«Lydia, tu dois dire ce que tu sais. Ils le savent.»

***

Après le fiasco de la confrontation, ils l’ont ramenée dans sa cellule, la portant comme un paquet. Le soir, ils sont venus à quatre pour la chercher. En bas, ils ne sont pas entrés dans la salle d’interrogatoire. Ils l’ont conduite plus loin dans le couloir, dans une pièce plus grande. Trois hommes en uniforme étaient assis derrière une longue table devant laquelle les gardes se sont arrêtés. Deux d’entre eux la tenaient par les bras. L’officier du milieu a commencé à lire le texte posé devant lui. «Le collège militaire du tribunal suprême de l’URSS contre Lydia Dübi, dite Pascal.»

«Elle a été exécutée»

L’interrogateur était assis avec d’autres contre le mur, à la gauche des juges. Il s’est levé sans attendre la fin de la lecture. Il a pris l’escalier et il s’est fait ouvrir la porte de la cour. «J’ai besoin d’air.» Le froid était intense. Le garde est resté derrière la porte vitrée, sachant bien que la promenade ne serait pas longue.

Le téléphone sonnait quand l’interrogateur a ouvert la porte de son bureau. Il a ôté sa casquette.

«Oui?… Comment s’est-elle comportée?… Elle a dit autre chose?… Bien. Je vais le faire.»

Il s’est assis et a ouvert le dossier à la dernière page, qui ne contenait que deux phrases dactylographiées: «Lydia Dübi (Pascal) a été condamnée à la peine capitale. Elle a été exécutée.» Il a ajouté à la main: «Le 3 novembre 1937, 02h30.» Et il a signé.


La grande terreur

En août 1936, le premier procès des compagnons de Lénine (Zinoviev, Kamenev, etc.) inaugure la grande terreur voulue par Staline. Des Suisses en sont victimes. Par exemple la Bâloise Lydia Dübi et la Zurichoise Berta Zimmermann, épouse de Fritz Platten qui avait conduit au début des années 20 une centaine d’émigrés suisses en URSS. Les deux femmes avaient des fonctions importantes dans le Komintern, l’appareil de l’Internationale communiste.


Ce texte sur la mission à Paris et sur la mort à Moscou de la Bâloise Lydia Dübi est adapté d’un chapitre du livre d’Alain Campiotti qui paraîtra à la rentrée aux Editions de l’Aire, La Suisse bolchévique.


Episodes précédents:

Publicité