Je parle, tu tchatches, il disserte, nous vitupérons… De la confession cynique d'un criminel (La Puissance des mouches, 1995) aux soliloques vertigineux d'une mère folle et de sa fille (La Compagnie des spectres, 1997) ou au discours burlesque d'un veuf sur la fonction civilisatrice de la conversation (La Conférence de Cintegabelle, LT du 6 mars 1999), Lydie Salvayre donne à entendre ce que disent ses personnages avec un humour implacable. Cet automne, dans le nouveau huis clos qu'est Les Belles Ames, elle lâche franchement la bride à sa fantaisie, à son sens de la dérision, et surtout à la générosité qui rend vivante son indignation, en racontant avec une verve irrésistible les tribulations en car de treize voyageurs à travers l'Europe. En visite dans les banlieues française, belge, allemande et italienne, ils sont censés suivre un programme qui va des «pauvres présentables» jusqu'aux «épaves dont la seule vision vous dégoûte de vivre».

Pour une romancière dont l'univers exprime la déréliction, la folie, la haine, la violence meurtrière, le tour de force n'est pas mince, qui consiste à ne pas accabler le lecteur, mais à le faire rire – quitte à ébranler au passage sa bonne conscience. Cela passe par la mise en scène d'une parole que Lydie Salvayre maîtrise dans tous ses registres: les silences du chauffeur Vulpius, qui rumine au volant sur sa vie, rejoignent l'absence de mots d'Olympe, la petite métisse dont l'incapacité langagière est rachetée par des yeux «qui vous regardent comme la nuit vous regarde» et un rire «qui s'entend de l'autre côté de la mer»; et le langage cru de Jason, l'agent d'ambiance qui joue au jeune coq et seconde l'accompagnateur de l'agence de Real Voyages contraste avec les prêches exaltés de ce dernier, un ancien séminariste qui entend «gifler les esprits» des nantis. Côté voyageurs, les blagues et proverbes de M. Lafeuillade, le roi des pâtes et farines, tentent vainement de rivaliser avec les «vérités quintessenciées» que ne cesse de débiter sur sa propre œuvre le romancier Julien Flauchet.

Jason, qui accueille les visiteurs devant le bloc D de la cité des Sables, dans la banlieue nord de Paris, le sait: «Les touristes veulent des sensations fortes, ils vont être servis. Dit-il.» Tout le récit, qui jette d'emblée le lecteur dans le vif, est ainsi ponctué des déclarations, discours et commentaires de chacun, ou de leurs pensées plus ou moins avouables. Sans parler du meilleur, les commentaires tendres ou sarcastiques de l'auteur, qui n'hésite pas à intervenir pour dire sa façon de penser. Elle commente ainsi la rencontre avec Mme Guitou, qui éduque ses enfants à coups de torgnoles: «On peut vivre sans. On peut vivre sans mer ni rêve de la mer, on peut vivre sans foudre, ni envol, ni baiser, ni tempête, on peut vivre sans mot pour dire la beauté, on peut vivre sans rien et tout de même vivre. Slogan qui invite à l'optimisme et autorise tous espoirs, non?»

Après une visite au parking aux murs couverts de graffitis injurieux, une excursion chez la concierge et une pause devant le bloc A où ont lieu de féroces combats de pit-bulls, direction la Belgique. Mais ce qui se répète devient vite lassant. Le spectacle de la misère n'échappe à cette loi, aussi l'action se concentre-t-elle bientôt sur l'intérieur du car, sorte de petite scène où peut se jouer un remake de l'enfer c'est les autres. Le torchon brûle entre l'atrabilaire et péremptoire pasionaria Odile B. et la très branchée Mlle Faulkircher, qualifiée par elle d'hystérique. Jason pense que Lafeuillade est «un con intégral, doublé d'un salaud de capitaliste». Les propos de l'accompagnateur (éperdu d'amour pour Olympe, laquelle trouve beau tout ce qu'elle voit) sont jugés de plus en plus cabalistiques. M. et Mme Défosse ont des vues sur Olympe dont ils envisagent d'exploiter la candeur. L'écrivain insupporte tout le monde, sauf Mlle Faulkircher – encore qu'en son for elle le trouve «chiant avec ses pontifications». Lafeuillade apprend à son grand dam que Mme Pite, qui collectionne les tasses à café, en possède 386. Jason est colère et cherche querelle à Olympe, etc.

Mais les pauvres? Au troisième jour, le bus traverse un quartier berlinois, «façades sales, dégradées. Tags géants. Misère grise», pour emmener les voyageurs dans une cité habitée en majorité par des Turcs. Ils y rencontrent brièvement M. Ekun dont la femme est folle et qu'ils consolent sans conviction: «C'est que l'entrain du début commence à mollir.» A Milan (4e jour), la visite d'un squat ouvert au vent et nauséabond, où de jeunes drogués somnambuliques survivent dans l'attente de mourir, précipite la crise. Plus personne ne dit rien, puis tout le monde s'engueule. Sauf le groupe formé par le chauffeur, l'accompagnateur, Jason et Olympe, qui fraternisent par une sorte de solidarité instinctive.

La randonnée, qui se voulait œcuménique, s'achève dans un paroxysme de violence verbale suivi d'une coda apaisée où la bande des quatre trinque à la vie en buvant de la vodka, assise sur le ciment d'une station-service, pendant que le bus est en rade sur une aire d'autoroute… Commentaire de l'auteur: «Ceci n'est pas une façon d'achever un roman, j'entends déjà les reproches. […] Pour un happy end, c'est raté!» C'est tout à fait réussi, au contraire. Et l'on a aussi envie, comme Lydie Salvayre, de déclarer à Olympe qu'elle nous manque déjà.