Genre: Portraits
Qui ? Lydie Salvayre
Titre: 7 Femmes
Chez qui ? Perrin, 231 p.

Les écrivains sont souvent – et parfois avant tout – des lecteurs. Lorsqu’ils n’écrivent pas, ils lisent. A plus forte raison lorsqu’ils n’arrivent pas à écrire. C’est ce qui est arrivé à Lydie Salvayre: une période noire, raconte-t-elle, une écriture en berne. Restaient donc des lectures auxquelles raccrocher ses wagons d’écrivaine… Et ça a marché.

Voici donc un livre, 7 Femmes, qui est d’abord une fête des retrouvailles: celles de l’auteure avec l’écriture, celles de la lectrice avec des auteures admirées. Citons-les dans l’ordre – arbitraire – établi par Lydie Salvayre en écrivant son livre: Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Colette, Marina Tsvetaïeva, Virginia Woolf et Ingeborg Bachmann. Retrouvailles aussi parce que, Lydie Salvayre l’explique, elle est retournée vers les livres de ces sept femmes, découverts dans sa jeunesse, sachant qu’ils lui prodigueraient réconfort et inspiration. Et cette redécouverte des œuvres l’a enchantée au point qu’elle a voulu, «afin de prolonger ce bonheur», dit-elle, plonger dans leurs journaux intimes, leurs correspondances, lire des biographies. De fil en aiguille: «Je me mis à inventer leur vie, comme d’ailleurs j’inventais leur œuvre, tout lecteur, je crois fait cela.»

Nous voilà donc en face d’un livre où une auteure nous parle en miroir d’autres auteures, ses sœurs rêvées en littérature. Sœurs? Figures tutélaires en tout cas. Et pas seulement en littérature, mais aussi en féminité (en féminisme pour certaines), et encore dans cette manière de traverser la vie la plume à la main; et enfin dans leurs souffrances – («Presque toutes, un destin malheureux») – qui émeuvent profondément la lectrice-narratrice qui les réinvente. D’ailleurs, le livre s’intitule 7 Femmes et non 7 écrivaines, auteures ou poétesses. Car dans l’œil de Lydie Salvayre vivre et écrire se rejoignent en un «vivrécrire», ce mot-valise qu’elle emprunte à Marina Tsvetaïeva: «Leurs textes étaient, pour la plupart d’entre elles et Plath en tête, une protestation contre cette idée – arrangeante, il faut bien le reconnaître – qu’il y avait d’un côté: l’art, et de l’autre, à distance prudente: la vie quotidienne.»

C’est donc à des femmes qui écrivent que s’est intéressée Lydie Salvayre. Elle a tenté de réinsuffler de la vie, à la manière des romancières, à ces sept «admirées»; à ces dames «d’un autre temps, d’avant Goldman Sachs et d’avant le storytelling». Elle les réchauffe de son imagination, nous en parle avec affection et enthousiasme, comme on présenterait des amies chères ou des personnages plus lointains qui vous fascinent, qu’on brûle de vous faire connaître, vous prévenant de leurs défauts éventuels – pour s’assurer d’avance de votre indulgence – et exaltant toutes leurs qualités.

L’exercice n’est pas tout neuf pour Lydie Salvayre, qui, après toute une série de romans (La Compagnie des spectres, Passage à l’ennemie, Portrait de l’écrivain en animal domestique , etc., tous parus au Seuil), avait déjà fait dans BW (2009) le portrait de son compagnon, l’éditeur – et grand lecteur – Bernard Wallet, puis dans Hymne (2011) celui de Jimi Hendrix. Les vies, les portraits, elle en fait désormais un moyen de regarder le monde. Et de se tendre, à elle, des miroirs. Car c’est son regard qu’on devine posé sur ces êtres aimés, et son reflet que l’on découvre à l’arrière-plan des tableaux qu’elle en fait.

On l’y aperçoit empathique, ironique souvent et même crue parfois – («Rappelons, dit-elle ainsi évoquant les trous noirs de Sylvia Plath, que le concept magique de résilience n’a pas encore été inventé, pas plus que la méthode de luminothérapie et que tous les déprimés sont condamnés à rester dans leur merde»); jalouse aussi, un peu, forcément – «je donnerais ma vie pour que me vienne un rythme aussi beau» –, mais surtout passionnée.

Chacune de ces femmes lui parle de sa propre vie, réveille des souvenirs, lui offre ou lui a offert un regard neuf. Emily Brontë secoue la mémoire de l’internat et de l’adolescente qu’elle fut, fascinée par l’intransigeance sauvage et absolue du héros des Hauts de Hurlevent, dont elle était, bien sûr, amoureuse. La même adolescente se mue en femme impertinente, sensuelle et légère, détachée des contingences amoureuses dans La Naissance du jour de Colette, «vision on ne peut plus éloignée de celle d’Emily Brontë dans Les Hauts de Hurlevent, lu la même année, reconnaît Lydie Salvayre, et dont le contraste vient m’enseigner qu’une même chose peut être regardée avec le même aplomb de dix façons différentes, ce qui, et je pèse mes mots, bouleverse ma vie.»

D’autres lui parlent d’époques qu’elle aurait voulu voir, comme le Paris magique de Djuna Barnes, fourmillant d’artistes. D’autres encore d’amours incroyables et littéraires comme Marina Tsvetaïeva et Boris Pasternak, Ingeborg Bachmann et Paul Celan. L’ancienne interne en psychiatrie Lydie Salvayre frémit, encore, devant les gouffres béants de leurs vies, devant les souffrances morales terrifiantes de Sylvia Plath, Marina ­Tsvetaïeva ou Virginia Woolf; souffrances qu’elle se refuse à observer en médecin (qu’elle est dans le civil), choisissant d’être lectrice seulement: «La psychanalyse pourrait hasarder cent hypothèses sur cette immense vulnérabilité […], mais je n’irai pas sur un terrain dont les extrapolations, souvent, m’insupportent.» Et, bien sûr, il y a l’écriture, leur écriture, leur travail quotidien, souvent entravé, difficile, mais aussi parfois proche de l’ivresse, leurs phrases recopiées pour en être plus proche, qui fascinent l’écrivaine.

Lydie Salvayre invite à partager (ou pas) son regard singulier d’amoureuse sur ces œuvres et leurs auteures. Elle indique ainsi à chacun de nous que la lecture rend possible des «éclosions», que des découvertes renouvelées sont au programme, que des échos nouveaux sont à percevoir.

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Lydie Salvayre

«7 Femmes»

«Un auteur aimé vous amène vers ses livres aimés, lesquels vous amènent vers d’autres livres aimés»