Lydie Salvayre. Passage à l'ennemie. Seuil, coll. Fiction & Cie, 206 p.

Entre le 6 janvier et le 29 août 2003, l'inspecteur Arjona, chargé d'infiltrer un groupe de jeunes délinquants de la cité des Arcs, dans la banlieue parisienne, rédige à l'intention de sa hiérarchie une quarantaine de rapports – dont quelques-uns non envoyés, car il éprouve de plus en plus de difficultés à remplir sa tâche. La raison en est doublement scandaleuse: il se drogue et il est amoureux. A sa décharge, il faut dire que l'une de ses premières tâches étant d'évaluer l'impact de la toxicomanie sur la population de la cité, il s'est vu contraint de consommer du haschisch pour endormir les soupçons de ceux dont il est censé espionner les agissements délictueux. Et que, dès le premier jour, il a remarqué parmi le groupe de délinquants Dulcinée Savedra, jeune fille de 17 ans d'une rare beauté et qui présente la particularité de ne jamais dire un mot.

Son imprégnation haschichique croissant de pair avec ses sentiments amoureux, l'agent des RG s'éloigne insensiblement de la mission infiltrante à laquelle il consacre pourtant tout son temps, car il s'est arrangé pour attirer chez lui, au 12e étage du bloc 26, les éléments perturbateurs qu'il peut ainsi surveiller de près, au cours de soirées de fumette de six à huit heures d'affilée! Son enquête prend un tour bizarre quand il se met à comparer les points communs existant entre délinquants et policiers: hydrophobie, goût du vacarme, indolence, altération des marques de la courtoisie, tapage nocturne…

Même s'il se plaît, dans son rapport suivant, à rappeler qu'il fait passer sa mission avant tout, l'inspecteur ne peut cacher que son moral est atteint quand Dulcinée, qu'il imaginait conquérir aisément, le désarme en se contentant de le regarder comme un moins que rien. Dès lors, son principal souci sera de résoudre l'énigme qu'elle représente pour lui et, ce faisant, de gagner son cœur. Ce que ses supérieurs comprennent d'autant moins qu'il leur suggère dans le même temps d'équiper les commissariats de quelques lits, ceux-ci appelant les confidences, ou d'organiser dans les cités des lectures de poésie de préférence aux visites musclées des agents du GIR…

Mais de quoi s'agit-il, d'une satire de la police ou d'un roman d'amour? Les deux, mon capitaine! Après Les Belles Ames (Seuil, 2000) où elle mettait toute sa fantaisie, son sens de la dérision et sa générosité à dépeindre les tribulations de treize voyageurs à travers l'Europe des banlieues, Lydie Salvayre s'est fixé une nouvelle gageure rhétorique, qui fait suite à la confession cynique d'un criminel (La Puissance des mouches, 1995), aux soliloques véhéments d'une mère folle et de sa fille (La Compagnie des spectres, 1997) ou au discours burlesque d'un veuf sur l'art de la conversation (La Conférence de Cintegabelle, 1999). Elle choisit ici de subvertir le langage bureaucratique du rapport policier pour dénoncer les préjugés dont sont victimes les habitants des cités. Il faut savoir que, trois jours par semaine, la romancière travaille comme pédo-psychiatre dans un centre de la banlieue parisienne.

Le réquisitoire féroce et allègre qu'elle dresse, en forçant le trait comme c'est la règle du genre, se termine sur un happy-end: après avoir adressé ses rapports aux poissons ou gardé par-devers lui celui où le transport amoureux le fait s'exprimer en alexandrins (lire ci-dessous), Andres Arjona, las de se battre contre les moulins à vent de sa hiérarchie, envoie sa démission au ministre de la Police avant d'emmener sa Dulcinée… dans un petit village de la Manche, bien sûr!