Elle a fait de ses grands écarts entre légèreté et gravité une signature singulière. Lynda Lemay, tragi-comédienne innée, a démarré dans la chanson à l'heure où ses copines peignaient les chevelures de leurs poupées. A l'âge de 9 ans exactement, dit la légende, la Québécoise écrit sa première chanson, «Papa es-tu là?», tout en se rêvant plutôt archéologue. Près de trente ans plus tard, Lynda Lemay représente l'une des valeurs capitales de la chanson francophone, plus proche de la chanson d'auteur que de la variété pailletée et à mille lieues de ses compatriotes hurleuses. Au moment de publier Nos Rêves en 1990, album inaugural d'une carrière en ascension constante depuis et jalonnée de prix, l'auteure-compositrice-interprète était à la tête d'un répertoire de quelque 200 titres déjà. Une prolixité vertigineuse, mue par une source d'inspiration jamais tarie, semble-t-il, qui se voit aujourd'hui confirmée par une double actualité.

Tout en étrennant fin janvier en France l'«opéra folk» Un Eternel Hiver, constitué d'une cinquantaine de chansons, Lynda Lemay a publié dans la foulée les seize titres de son huitième album Un Paradis quelque part. Inaccoutumée au syndrome de la page blanche, la chanteuse aux manières théâtrales s'apprête encore à sortir un DVD capté en public et un double album de pièces inédites en forme d'inventaire de carrière. Deux projets au long desquels elle égrènera sans doute encore saynètes et brefs mélodrames devenus la marque de fabrique d'une brunette spontanée, comptant près de trois millions de disques vendus et se disant «incapable de refouler les projets lorsqu'ils sont prêts».

A l'image d'Un Paradis quelque part, le répertoire de Lynda Lemay oscille en effet invariablement entre ironie et tragique poétique, entre mots clairs et maux foncés. Un équilibre de couleurs et de tonalités auquel la protégée de Charles Aznavour semble tenir particulièrement, autant que le public qui la découvrait en même temps que le chanteur de «La Bohème», un soir de l'été 1996 durant un hommage à Trenet au Montreux Jazz Festival. De ballades folks en chansons blues rock, Un Paradis quelque part souligne cette fois les deux polarités de la Canadienne lettrée en s'attachant à des thèmes aussi différents que la vieillesse, la mort, la maternité (récurrent chez cette maman), la culpabilité, l'amour déclinant, la phobie des dentistes ou les casse-pieds.

Dans un style d'une limpide simplicité, Lynda Lemay alterne morceaux ironiques captés en public et titres émouvants enregistrés en studio. Il s'agissait ici d'«entendre ce qu'on ne pouvait voir», ses piécettes comiques étant toujours accompagnées d'une mise en scène et de mimiques. Si le procédé accroît encore plus la schizophrénie d'un répertoire inspiré d'histoires vécues ou entendues, il a également l'inconvénient de conférer une dimension bancale à Un Paradis quelque part. Une absence d'uniformité qui n'enlève toutefois rien à la qualité des chansons les plus noires. Ainsi de ce «Paul Emile a des fleurs» traitant du droit à l'euthanasie par le prisme du désespoir d'une fille face à la maladie de sa mère: «Lâchez lui donc les veines, c'est pas votre mère à vous.» Ailleurs encore, quand Lemay aborde le thème de la maternité avortée et meurtrie par une noyade dans «Je t'ai pas entendu» et «Les Canards», elle touche au cœur. Davantage et avec plus de conviction que sur les exercices de style passés, à la jovialité forcée, qu'étaient «La Marmaille» et «L'Odeur du bébé». Histoire de confirmer que le registre mélodramatique sied définitivement mieux à Lynda Lemay.

CD: Un paradis quelque part (WEA/Warner)

En tournée: Un éternel hiver, «opéra folk». A Lyon, du 20 au 22 mars, Bourse du travail (205, place Guichard). Rens: www.lynda-lemay.net