Urs Mannhart. Luchs. Bilgerverlag Zurich, 359 p.

Observateur bienveillant, Julius Leen, venu de la ville accomplir son service civil avec une équipe de biologistes engagés dans le Projet Lynx, se retrouve entre deux fronts. D'un côté, les «Granitschädel», les têtes de granit des paysans de l'Oberland bernois attachés à leur coin de montagne, qui n'ont que mépris et hargne envers ces citadins «cueilleurs de petites fleurs» qui ne trouvent rien de mieux que de réintroduire un animal prédateur dans la nature. De l'autre, les biologistes, qui suivent dans une transe quasi amoureuse les faits et gestes de leurs félins entre monts et vallées, prêts à tout ou presque dans leur mission de sauvetage de la diversité biologique.

Comme Julius Leen, figure aux traits autobiographiques, le jeune Bernois Urs Mannhart, 29 ans, a fait son service civil occupé à pister les grands chats sauvages dans le Simmental. Et il en a tiré un premier roman – Luchs (Lynx), tout simplement – qui fait fureur en Suisse alémanique. Son Lynx a même fait la semaine dernière irruption au huitième rang sur la liste des best-sellers des libraires. Edités à Zurich par le passionné Ricco Bilger, les 2500 premiers exemplaires du livre sont tous partis en six semaines, un deuxième tirage est en cours.

Après avoir interrompu ses études de lettres, Urs Mannhart gagne sa vie en pédalant comme coursier dans la ville fédérale, sans porter des dreadlocks comme son héros, mais quand même des cheveux longs. Il raconte comment il est venu à la littérature: «Quand je rentrais à Berne, au cours de mon service civil, j'étais intarissable sur tout ce que je vivais, et souvent, on me disait: mais tu devrais écrire un livre. Je n'avais pas assez d'excuses pour ne pas essayer…»

Pour un premier essai, c'est un coup de maître: l'aventure du lynx dans les Alpes – comme celle du loup en Valais ou de l'ours Cannelle dans les Pyrénées – a mis dans le mille. Elle fait vibrer le mythe d'une nature sauvage retranchée dans ses derniers bastions. Les grands félins – Tito, Nero, Vino, Zico, Mena, Mila, Rena, Saba et autres – ne vont pas tous survivre, même si la malveillance et la vengeance ne sont pas seules responsables. L'épopée est servie par des descriptions précises et sans pathos. Avec Julius Leen, à une soixantaine de mètres de l'animal, on retient son souffle: «D'abord, il ne vit qu'une ombre. Une petite tache qui ne s'accordait ni à la forêt, ni aux rochers. Puis un changement, un mouvement, quelque chose avança, lentement, sans bruit, sortit de quelques centimètres de l'ombre des rochers, branches et buissons couverts de neige: Tito.»

Entre les rudes agriculteurs de la vallée de Lauenen, dont la plupart sont des gâchettes passionnées, et les spécialistes qui pistent, grâce à leur collier émetteur, les lynx subventionnés par l'Office fédéral de la protection de l'environnement, deux mondes s'affrontent. La ville contre la montagne, le centre contre la périphérie, les chasseurs contre les protecteurs des animaux. Urs Mannhart n'a certes pas eu besoin de grossir beaucoup le trait. Mais il a réussi l'exploit de traiter avec la même tendresse distante les deux parties. «J'espère que je suis arrivé à répartir les sympathies des deux côtés, ce n'est pas un roman contre les méchants de la montagne», dit-il. Les camps ne sont pas homogènes. Le paysan de la plaine égaré dans une vallée de montagne après son divorce apparaît aussi désemparé que le biologiste pour qui les lynx semblent être les seuls êtres vivants dignes d'intérêt. Et il y a des trouvailles, comme le Dauphin, la jeune fille de l'épicerie qui coupe le fromage au gramme près et qui porte un dauphin tatoué sur l'épaule.

Urs Mannhart, qui a grandi dans un village de l'Emmental à la frontière argovienne, n'en revient pas encore de son succès. Les critiques alémaniques ont accueilli Luchs entre l'enthousiasme et la bienveillance paternaliste. Il va continuer à écrire. Mais aussi à pédaler: «C'est une passion, mes jambes ne savent pas vraiment quoi faire quand je suis assis trop longtemps.»