Biennale

A Lyon, l’art est dans la cité et vice versa

Le Chinois Hou Hanru a réussi en quelques mois une biennale d’art à la thématique claire. Des artistes du monde entier traitent du «spectacle de la société»

Catherine David devait signer la Xe Biennale de Lyon comme elle avait assuré la Xe Dokumenta de Kassel en 1997. Mais elle a quitté le navire au début de l’année, incapable de se libérer de ses engagements aux Musées nationaux français. Thierry Raspail, directeur de la manifestation, appelle alors à la rescousse un commissaire providence, le Chinois Hou Hanru. Celui-ci avait mis sur pied une biennale en trois mois en Chine. A Lyon, «mais avec les 35 heures», s’amusait-il lors des journées d’inauguration, il disposait de sept mois. Eh bien, le résultat est convaincant, avec plus de 50% des œuvres produites pour l’événement. Et, surtout, avec un vrai ton et des questionnements forts sur le rapport entre art et société au­jourd’hui.

Si l’impulsion a été clairement donnée par Thierry Raspail, Hou Hanru l’assume avec conviction en choisissant pour titre «Le spectacle du quotidien», sorte de mise à jour de la «société du spectacle» de Guy Debord. Il s’agit pour lui de redéfinir une manière de voir alors que le spectaculaire est globalisé et que frappe la crise. «Une biennale ne doit pas être un événement que pour le monde de l’art mais aussi pour la population locale», expliquait-il à la presse lors de l’inauguration.

Il a structuré sa biennale en chapitres, dans une distribution peut-être un peu moins probante, mais qui a tout de même pour intérêt de témoigner d’une diversité de regards possibles. Quelques exemples, par chapitre.

«La Magie des choses» se déploie essentiellement à la Sucrière, friche industrielle dans ce quartier en chantier géant qu’est la Confluence. L’Indienne Shilpa Gupta fait aller et venir contre le mur, qu’il finira par casser, un lourd portail de métal. Le Japonais Takahiro Iwasaki sculpte avec du fil amidonné tiré de vieilles chaussettes ou de serviettes en éponge des pylônes d’une extrême fragilité. Et dessine ainsi des paysages d’une incroyable poésie. Tout aussi poétique et fragile, le planétarium géant de Sarah Sze. Elle l’a envoyé de New York en pièces détachées et numérotées, patiemment remontées, l’équilibre des poids entre les objets hétéroclites faisant tenir l’ensemble.

«L’Eloge de la dérive» s’articule dans la même Sucrière. Hou Hanru a ainsi choisi de présenter une série de photographies de l’Algérien exilé Adel Abdessemed (un peu une figure locale à Lyon, où il a fréquenté les Beaux-arts avant de se fixer à New York puis à Paris). Des sangliers s’égarent dans la ville, un gorille passe la bague au doigt d’une mariée et valsent ainsi symboles et clichés. Latifa Echakch, Marocaine installée en Suisse (unique présence «helvétique»!), grave dans le linoléum, matériau indissociable des grands ensembles français où elle a grandi, images, pensées et logos liés à ces architectures souvent inspirées par Le Corbusier.

«Un autre monde est possible» déclare Pedro Reyes avec Palas por pistolas. Il est l’exemple même de ces artistes qui ne se contentent pas de rêver à un autre réel. Il a lancé avec les autorités de la ville mexicaine de Culiacán une invitation à la population à déposer les armes à feu. Les 1527 revolvers et fusils rendus et fondus ont permis de fabriquer 1527 pelles. Au fur et à mesure que Pedro Reyes les expose, autant d’arbres sont plantés. Plusieurs dizaines pousseront dans la banlieue lyonnaise de Bron. L’Autrichien Olivier Ressler a, lui, posé la question «Qu’est-ce que la démocratie?» à des activistes et analystes politiques à travers la planète. Il en résulte une sorte de documentation scénographiée où les avis s’affrontent dans une mise en abyme magnifiant cette démocratie.

Son installation est à voir au Musée d’art contemporain, où se déroule l’essentiel du chapitre «Vivons ensemble». Le Malaisien Wong Hoy Cheong a ainsi revu certains tableaux classiques du Musée des beaux-arts. Il a installé familles africaines ou femmes en tchador à la place des personnages de ces scènes très françaises. Mais c’est à la Fondation Bullukian, place Bellecour, que le réel fait le plus fortement irruption dans l’art. Laura Genz expose avec la Coordination des sans papiers 75. «Ils ne sont pas le sujet mais l’enjeu de ce travail», explique-t-elle. Depuis un an et demi, elle dessine la vie quotidienne et le combat de ces Africains et exilés d’autres continents qui ont occupé la Bourse du travail à Paris. Quelques-uns l’ont accompagnée pour l’ouverture. Ils expliquaient la force de ce travail de dessin pour eux.

Enfin, «Veduta» est un programme qui veut inscrire la Biennale dans l’agglomération lyonnaise. Il a été confié à Abdelkader Damani, qui travaille depuis une quinzaine d’années dans la médiation culturelle. Mais rêve du jour où l’art n’aura pas besoin de médiateur pour entrer dans les banlieues. «On n’est plus dans le mépris mais il manque d’œuvres», dit cet optimiste. Trois artistes ont travaillé en résidence à Vaux-en-Velin, Vénissieux ou au parc de loisirs de Miribel Jonage pour créer avec la population des œuvres qui vivent dans la Biennale. Mais «Veduta» commence vraiment maintenant. Avec par exemple le SAV, ou Service après-vente de l’art contemporain. Chaque vendredi, dès le 2 octobre, une ligne téléphonique sera ouverte au musée. Un spécialiste répondra aux questions…

Biennale de Lyon. Jusqu’au 3 jan­vier. www.biennaledelyon.com

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