L’art, de la détresse à la résistance

La 13e Biennale de Lyon se questionne sur la modernité. Ralph Rugoff, son curateur, a réunides artistes qui ne se délestent pas forcément du passé pour évoquer l’avenir. Lucidemais plaisant

«Pour gouverner, il faut avoir/Manteaux ou rubans en sautoir/Nous en tissons pour vous grands de la terre/Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre/C’est nous les canuts/Nous sommes tout nus […]» Le chant des canuts, évocation des rébellions des travailleurs de la soie au XIXe siècle, a ouvert la Biennale de Lyon mercredi.

Même avec des élus socialistes à tous les échelons, il aura fallu des mois de négociations pour casser les protocoles chers aux politiciens français et permettre à la chorale de personnes malvoyantes d’entonner ce chant avant les discours, nous soufflait la veille un organisateur de cette 13e édition. Composé en 1884 par Aristide Bruant, il a été choisi par la chorale lyonnaise, invitée par une des artistes de la biennale, Marinella Senatore. En résidence dans le cadre du programme Veduta, l’Italienne a travaillé, selon son habitude, avec des communautés locales. Sans doute un peu plus explicite que les œuvres contemporaines exposées entre Musée d’art contemporain (MAC) et Sucrière, ce chant révolutionnaire est pourtant un hymne assez juste pour cette édition, la première d’une série de trois à (re)poser la question de la modernité.

Traces du passé

Thierry Raspail, directeur du MAC et de la biennale, a demandé à Ralph Rugoff de monter une exposition à partir de cette thématique. Le curateur américain, directeur de la Hayward Gallery de Londres, a quelque peu détourné le propos en s’intéressant à la façon dont la culture contemporaine répond aux traditions et aux événements du passé, puisque ce terme de «moderne», quel que soit l’emploi qu’on en fait, reste associé à l’idée d’une rupture. Il s’est intéressé aux traces du passé véhiculées par les œuvres, mais aussi aux retours en arrière politiques, religieux, que connaît par trop notre planète. Entre référence bienvenue et résurgence nauséabonde, le présent reste hanté par le passé.

Pourtant, la visite de La vie moderne, selon le titre que Ralf Rugoff a donné à son exposition, n’est aucunement lestée par ce rappel. On ne passe pas de constats amers en révoltes violentes. Les choix du commissaire sont plus subtils, plus vivifiants aussi.

Ainsi, les peintures du Kényan Michael Armitage expriment la mélancolie d’un Gauguin qu’on aurait éjecté du paradis terrestre. Mais avec leur manière un peu rêche, leurs couches pastel sur une toile d’écorce utilisée traditionnellement en Ouganda, leur manière de croiser histoire de l’art pictural et photographies d’actualité, elles gagnent en pertinence et en efficacité pour offrir un regard non journalistique. Les peintures de l’Allemand Johannes Kahrs ont aussi ce pouvoir de saisir quelque chose d’absolument maladif dans l’actualité et ses figures. C’est une vision instable, presque purulente, à la fois repoussante et infiniment touchante.

Les photographies que Mohamed Bourouissa a imprimées sur des capots et autres pièces de carrosserie montrent cet étrange retour du cheval au pays de la voiture que connaissent certains quartiers de Philadelphie depuis quelques décennies. De jeunes Noirs chevauchent dans la ville, figures actualisées du cow-boy blanc d’antan.

Paroles de guérisseurs

Réparer, avancer. Les œuvres de Kader Attia sont travaillées par ces thématiques. Deux ici en l’occurrence, l’une semblant mener à l’autre. Traditional Repair, Immaterial Injury (Réparation traditionnelle, blessure immatérielle) est fait d’agrafes qui tout à la fois mordent et réparent le sol en béton de la Sucrière. On les suit jusqu’à ce dispositif de bureau en open space qu’est Réparer l’irréparable. L’artiste a dispersé en une vingtaine d’ordinateurs des interviews de guérisseurs et autres thérapeutes. Praticiens, théoriciens, quelques patients aussi, offrent un discours complexe et riche sur les notions de réparable, et donc d’irréparable, telles qu’elles peuvent s’entendre, s’écouter plutôt, d’une société à l’autre.

De simples boules de béton dispersées dans toute une salle, plus ou moins bleutées, reliées entre elles par des cordes, et unies par des mélopées où il est question de parcours de vie, et de forces rassemblées: «We have the power.» C’est l’œuvre presque abstraite et pourtant incitative, émancipatrice, d’Otobong Nkanga, Nigériane d’Anvers. C’est une pièce simple. D’autres mêlent beaucoup plus d’éléments, comme cette vaste installation d’Emmanuelle Lainé où les objets qui parsèment la pièce sont aussi ceux que l’on voit, dans un jeu de miroirs et de diffractions, dans les photographies au mur. Pièce ludique, mais qui dit aussi la complexité du monde et des regards portés sur lui. Un peu comme les images de la vidéo de Cyprien Gaillard, dont nous n’avons vu que quelques extraits qui nous emmenaient en plein ciel, droit au milieu d’un feu d’artifice.

De la légèreté, de l’humour aussi dans la vidéo cosignée par la chorégraphe et musicienne argentine Cecilia Bengolea et le plasticien britannique Jeremy Deller. Elle a écrit avec Denis Trouxe, un publicitaire assez haut en couleur, adjoint au maire chargé de la culture de Raymond Barre dans les années 1990, une chanson hip-hop où il se décrit en Crésus délesté de ses richesses pour profiter de la vie, accompagné de plantureuses danseuses de dancehall de la banlieue lyonnaise, le tout filmé dans son jardin bourgeois.

Premier bilan

C’est une tradition de la biennale de s’inscrire ainsi dans le territoire régional. Le programme Veduta, qui implique les habitants, s’imbrique aussi dans le parcours de Ralph Rugoff, avec le chant des canuts comme avec cette vidéo. Les étapes des Veduta précédentes s’exposent également, en pointillé, à la Fondation Bullukian, comme les liens tissés entre les collections du MAC et la biennale sont eux présentés par Thierry Raspail au Plateau, l’espace d’exposition de l’Hôtel de Région Rhône-Alpes. C’est ainsi que cette 13e édition semble esquisser un premier bilan, alors que commencent à se dessiner les perspectives d’un avenir post-Thierry Raspail, aux commandes du musée comme de la manifestation depuis leur naissance. C’est clair, la question de la modernité interroge aussi le fonctionnement même de la biennale.

13e Biennale de Lyon, jusqu’au 3 janvier. www.biennaledelyon.com

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