«Annecy, 820 kilomètres», indique une pancarte au centre de Bayreuth. Serait-ce que tous les chemins mènent à la Mecque wagnérienne? On serait enclin à le penser: plus de 500 000 demandes de billets sont parvenues cette année jusqu'au festival rêvé par Richard Wagner, quand il n'y en a que 50 000 à disposition. A ce rythme, la file d'attente de sept ans promise aux nouveaux arrivants risque de s'allonger encore.

D'où ce réel problème: lorsqu'on «prend son numéro» dans la file d'attente, on ne sait pas à quel spectacle on aura droit sept ans plus tard. On s'inscrit donc pour sacrifier à un rite. Et il est vrai que le cérémonial du festivalier demeure immuable.

La représentation commence à 16 heures précises. Elle est ponctuée par deux entractes d'une heure. A la fin de chaque pause, trompettes et trombones viennent jouer devant le Festspielhaus un motif de l'acte à venir, afin d'inviter les spectateurs à regagner leur place. Dans la salle où s'entassent plus de 2000 fidèles, personne n'applaudit le chef quand les lumières s'éteignent. Pour la simple raison que la fameuse fosse couverte le dissimule. En revanche, lorsque le rideau tombe, les applaudissements sont longs et nourris. Sauf pour Parsifal, où le maître avait interdit qu'on ovationne – on n'applaudit pas pendant une messe.

Dans cette atmosphère hors du temps, le nouveau Lohengrin, proposé à Bayreuth après deux éditions uniquement composées de reprises, met à l'affiche plusieurs artistes encore inconnus sur la «Colline verte». Serait-ce le souffle réformateur dont le festival a un taraudant besoin? Nenni. Ce nouveau spectacle repose sur des principes de programmation depuis longtemps éprouvés.

L'attribution de la direction musicale à Antonio Pappano, par exemple, relève du réflexe clanique: ce chef italien a été assistant à Bayreuth entre 1986 et 1992. Aujourd'hui directeur musical à Bruxelles et bientôt à Londres, il revient à Bayreuth par la grande porte. Son atout maître, c'est la continuité. Dans des tempi mesurés, Pappano dose les timbres et suit le drame avec une souplesse de tous les instants, faisant rutiler l'Orchestre du Festival. On espère seulement qu'avec les ans, cette direction parfaitement maîtrisée osera sortir de ses gonds pour émouvoir davantage.

Le choix d'un metteur en scène peu connu ne répond pas non plus à une impulsion novatrice. Le spectacle que Keith Warner a imaginé avec Stefanos Lazaridis aux décors et Sue Blane aux costumes n'est pas indigne. Mais en mettant au jour les structures de l'œuvre, il passe à côté de ses enjeux.

Qui est Lohengrin? Chaque production questionne le Chevalier au cygne avec autant d'empressement qu'Elsa de Brabant, à laquelle pourtant les questions sont interdites. La nouvelle production préfère laisser les points d'interrogation sans suite. Elle s'ingénie à inventer des images assez belles et à unir le réalisme d'arbres calcinés et d'étangs enchantés au symbolisme d'un immense cube et d'un parallélépipède tour à tour cathédrale puis chambre nuptiale.

Dans cet espace, l'espoir s'absente: l'étang du premier acte se desséchera ensuite, Elsa et Lohengrin paraissent séparés par une paroi, le cygne n'est plus qu'un cadavre et Lohengrin disparaît dans un abîme verdâtre. Au sein d'une obscurité permanente, le dramaturge voit dans cet ouvrage pessimiste une oppressante tragédie.

Et une structure bipolaire omniprésente. Ainsi, le peuple brabançon épars se trouve confronté à une armée allemande placée en rang d'oignon sur un immense plateau descendu des cintres. Ainsi encore, les deux femmes antagonistes se blottissent finalement l'une contre l'autre – idée déjà suggérée par Werner Herzog dans le précédent Lohengrin bayreuthien. Un réseau de correspondance et d'opposition toujours binaires se tisse. Mais la profusion de fils ainsi tirés n'est pas unifiée dans un véritable tissu interprétatif.

Quant à la distribution, elle relève aussi d'une alchimie ancienne. Voici tout d'abord quelques jeunes chanteurs encore peu connus sur la scène internationale. Bayreuth, du jour au lendemain, les propulse sur les cimes et les fait entrer dans son clan. En l'occurrence, Melanie Diener, Elsa sans la luminosité irradiante du rôle, mais dotée d'un riche médium et d'une belle endurance, ainsi que Roland Wagenführer, qui humanise beaucoup le rôle-titre, dont il a les nuances mais pas la puissance. Aux côtés de ces nouveaux initiés, on ne manque pas de faire figurer des vieux routiers de la famille bayreuthienne, c'est-à-dire Gabriel Schnaut, qui chante Ortrud en ces murs depuis 1987 et reste un exemple typique du chant en acier trempé que l'on prisait au début du siècle, et John Tomlinson, qui monopolise Wotan sur la «Colline verte» depuis 1988, pour un Roi Henri déclamatoire. On y ajoute une touche d'exotisme avec le Telramund de Jean-Philippe Lafont, premier Français invité à Bayreuth depuis Régine Crespin, malheureusement disqualifié par sa façon de pousser le son et de chanter bas.

Le tout fait un Lohengrin honnête, plus satisfaisant que les dernières productions bayreuthiennes du Ring (le vide dissimulé sous les élucubrations d'une styliste) et des Maîtres chanteurs de Nuremberg (le vide tout court). Mais qui n'est pas assez aveuglant d'évidence pour redorer le blason artistique du festival.