La beauté de l'opéra tient à sa précarité: les moments de grâce y sont rares. Mais lorsqu'ils adviennent, fruits d'une miraculeuse conjonction de talents, ils vous prennent pour ne vous lâcher qu'après trois heures sur le fil du rasoir, entre hypnose et extase – ce que la nouvelle production du Grand Théâtre de Genève offre depuis mercredi et qu'on ne vit pas tous les jours, foi de lyricomane.

Le rideau s'ouvre sur une obscurité lourde comme le destin, béante comme la mort. Des ténèbres qui ne quitteront plus l'immense plateau vide et dont se détachent deux êtres perdus. La nouvelle production de Pelléas et Mélisande de Debussy s'engloutit d'emblée et avec une jouissance morbide dans cette «dépression sonore» dont parle la philosophe Julia Kristeva.

Au sein du vide si dense dont se nourrit la scénographie de Christian Fenouillat, l'obscurité s'offre comme un pendant visuel au silence consubstantiel à la partition. Un parquet et quelques meubles suffiront à troubler ce noir mutisme. Se souvenant du fameux spectacle de Strosser, qui transformait le Moyen Age symboliste de Maeterlinck en pièce psychologique à la Strindberg, Patrice Caurier et Moshe Leiser racontent un drame bourgeois avec ce qu'il faut de littéralité (l'épée, le cheval, la couronne dans l'eau) et de féconde abstraction (la tour devenue piano, les moutons de l'enfant devenus cauchemar). A l'exactitude vériste de la grossesse de Mélisande s'oppose ainsi la poétique torpeur qui englue le royaume d'Allemonde. Le salon bourgeois prend alors des allures d'espace mental: sous le parquet, une eau stagnante ronge les fondations du château, comme les secrets des personnages affleurent à la surface de leurs mots si convenables.

Nuit et chuchotements

Au sein de cette étouffante immensité où l'essentiel reste non-dit, détourés par les éclairages subtils de Christophe Forey, les êtres se fraient péniblement un chemin. Ils sont bien dérisoires, bien seuls et comme pétrifiés. Entre deux silences, Pelléas et Mélisande oseront à peine s'avouer leur amour. Jadis éthérés, voici que les deux protagonistes s'incarnent, que leurs jeux d'enfants (on dirait que ce piano est une tour et que j'ai des cheveux «plus longs que moi») prennent une tournure tout sauf innocente. Un frisson d'érotisme, une charnelle intensité transfigurent leurs scènes. D'autant que pour donner corps à ces êtres écrasés par la destinée, Renée Auphan a formé un couple à pleurer de vérité.

Voici donc la silhouette frêle, revêche au sourire, blonde et pâle d'Alexia Cousin, soprano de vingt ans qui fait une Mélisande volontaire, déployant une voix opulente à mille lieues des petites filles fragiles que l'on nous sert habituellement. Mais Simon Keelyside impressionne plus encore. On n'a pas entendu de Pelléas aussi adéquat depuis des lustres. Doté de l'exacte voix du rôle (un baryton capable d'expansivité dans l'aigu) et d'un français parfait, le chanteur donne au personnage des allures d'adolescent secret, la moue aux lèvres et l'amour au corps. On ne l'a jamais entendu aussi émouvant que dans la scène du dernier rendez-vous – avec Mélisande comme avec la mort – où l'artiste risque des chuchotements, des élans qu'on croirait inventés sur l'instant.

A la même hauteur, mais porté par plus de deux décennies d'expérience, José Van Dam mettra à genoux même les maeterlinckophobes: personne n'a jamais chanté le rôle de Golaud avec ce legato souverain dans lequel chaque mot s'inscrit avec naturel, d'une voix sur laquelle le temps n'a pas prise; personne n'a revêtu ce personnage de cocu pathétique d'une telle noblesse douloureuse, d'une tendresse aussi triste. Et y a-t-il un autre chanteur capable de délivrer la supplication du dernier acte avec cette intensité dans le piano et cette émotion irradiante? Le reste de la distribution ne dépare en rien ce parfait trio: Nadine Denize dispense des sonorités d'orgue en Geneviève, Markus Hollop fait un Arkel cacochyme, même s'il flanche dans l'aigu, et Françoise Golfier, qui a chanté l'enfant Yniold un peu partout, s'y montre d'une formidable justesse.

Pour emmener les spectateurs jusqu'au bout de la nuit, Louis Langrée tient la barre comme le plus inspiré des chefs. On l'avait remarqué il y a dix ans à Lausanne dans le même ouvrage, et on le vérifie ici: il dispense l'exact dosage de souffle, de poésie et de théâtralité. Abordant Pelléas par la lenteur et le murmure plus que par l'agitation et l'éclat, Langrée emmène un OSR concentré comme rarement dans les sombres méandres de la partition. Dès les mesures initiales, un climat est instauré. On pénètre alors dans un autre espace-temps qui se prolongera jusqu'à l'accord ultime quand, telle l'âme de Mélisande, l'accord suraigu des violons s'évaporera dans l'air. N'en déplaise aux tousseurs et aux bavards qui polluent les sublimes interludes orchestraux, on tient là un spectacle majeur. De ceux qui marquent autant un mandat de directrice d'opéra qu'une mémoire de lyricomane.

Pelléas et Mélisande, représentations les 12, 15, 18, 20, 22, tél. 022/ 418 31 30. Lire également notre dossier dans le Samedi culturel du 5 février.