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Lys Assia et la «démocraticité» de l’Eurovision, en 1956

Cinquante-cinq ans après, elle remet le couvert, en participant à la finale suisse de l’Eurovision 2012 ce samedi

[On pourra la voir sur RSI LA 2 ou sur tsr.ch: à l’âge de 87 ans (!), la chanteuse suisse Lys Assia participera, ce samedi 10 décembre à Kreuzlingen (TG), à la finale helvétique du concours Eurovision de la chanson 2012. Ce, 55 ans après avoir remporté la première édition de ce concours en 1956, à Lugano.]

« Lorsque le président du jury international (deux délégués pour chaque pays participant à la manifestation) du Grand Prix Eurovision de la chanson européenne, M. Rolf Liebermann, de nationalité suisse, après avoir annoncé que la chanson «Refrain» du compositeur romand Géo Voumard sur paroles de M. Gardaz, avait été proclamée la plus belle chanson d’Europe 1956, pria M me Lys Assia de la répéter au public, un incident sans gravité se passa dans la salle du Kursaal de Lugano.

Mme Lys Assia commença à chanter:

Refrain couleur du ciel

parfum de mes vingt ans…

mais la voix lui manqua soudainement et des larmes perlèrent dans ses yeux rieurs. Elle avoua son heureuse émotion. Puis elle reprit et termina la chanson dans un tonnerre d’applaudissements.

Et ce fut la romantique couronne à la victoire du romantisme, scellée par le Grand Prix Eurovision décerné à la nostalgique chanson romande.

Selon les calculs des techniciens de la télévision de l’Ouest, des dizaines de millions d’Européens furent témoins de cette victoire, dans leurs pays du Nord et du Sud du continent, après avoir pu suivre sur les écrans de leurs appareils téléviseurs la bataille qui l’avait précédée. Lugano fut ainsi, pour une soirée, le cœur sentimental et mélodieux de l’Europe démocratique.

Ce ne fut pas sans sacrifices pour les mœurs tessinoises.

On ne sort, en effet, au Tessin, le «smoking» qu’à de très rares occasions, et seulement dans des cercles fort étroits. L’Eurovision l’avait imposé, ce qui changeait des «Jeudis musicaux» de Lugano, où la présence des plus éminents chefs d’orchestre du monde et des plus fameux ensembles internationaux n’appelle souvent même pas une simple tenue foncée. Ce que Beethoven n’avait pas exigé des Tessinois, les «stars» de la chanson l’imposèrent. Et l’on avait beaucoup discuté, à Lugano, sur la «démocraticité» et sur la «moralité» de cet arrêté de l’Eurovision. Finalement l’on a résolu la question par un compromis: le «smoking» resta théoriquement obligatoire, mais les messieurs qui ne le portaient pas furent tout de même admis dans la salle.

Les radieux sourires et l’harmonieuse voix de M me Lys Assia firent oublier ces soucis de mode «high society», de même que la tragédie existentialiste de la chanson allemande «Das Lied vom grossen Glück», l’obsession de la chanson française «Il est là», la staticité des interprètes italiennes. »

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