C’est ce qui s’appelle «boucler la boucle». «Entre courage et folie», comme dit le blog «Glanz und Gloria» de SF Fernsehen. Mais qui se souvient de cette chanteuse suisse, Lys Assia, qu’on pourra entendre ce soir sur RSI LA 2 ou sur tsr.ch? A l’âge de 87 ans (!), elle a décidé de participer – et a été sélectionnée dans ce but – ce samedi à Kreuzlingen (TG), à la finale helvétique du concours Eurovision de la chanson 2012.

Car 55 ans après avoir elle-même remporté la première édition de cette compétition populaire en 1956, au Kursaal de Lugano, elle espère bien rééditer l’eurostratégique exploit au mois de mai prochain sur les rivages de la Caspienne, à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, pays vainqueur cette année. Cela constituerait à coup sûr une sensation: de la chanson «Refrain» à «C’était ma vie» – écrite et composée par Jean Paul Cara et Ralph Siegel, vieux routier du Grand Prix – il y a une continuité qui la distingue. Dans un style très classique pour l’Eurovision, ce qui n’est plus forcément un avantage ces dernières années, où l’iconoclasme a souvent été plébiscité. Mais pas toujours...

De toute manière, il faut passer l’éliminatoire d’abord. Et de là à gagner deux fois le concours à plus de cinquante ans d’intervalle, le chemin est encore long et pavé d’alliances régionales qui favorisent rarement la Suisse, à moins d’engager une Céline Dion, gagnante en 1988. Quoi qu’il en soit, cette ambition l’honore, Lys Assia, de son vrai nom Rosa Mina Schärer, née en 1924 à Rupperswil (AG). D’autant qu’à l’aube de la trentaine, elle avait encore représenté la Suisse en 1957 avec «L’enfant que j’étais», terminant septième sur 10 candidats ex aequo avec la Belgique; puis en 1958, avec l’ineffable «Giorgio» (chanson en italien) terminant deuxième sur dix.

Bien sûr, ces titres – comme beaucoup de ceux figurant dans son interminable discographie – prêtent aujourd’hui à sourire et ne sont pas restés gravés dans la mémoire de la musique. On se dit même que la bluette «C’était ma vie» (son arme pour 2012) n’est à prime abord pas de nature à relever le niveau des prestations suisses lors des dernières éditions – quand nos candidats ont seulement fait l’objet d’une présélection et pas raté le coche comme DJ Bobo, qui avait pourtant belle allure. Mais le fait que Lys Assia fasse preuve d’une telle opiniâtreté ne doit pas faire oublier qu’en 1956, c’est tout de même le compositeur, chef d’orchestre, metteur en scène et producteur Rolf Liebermann en personne (1910-1999) qui annonça le nom de la gagnante. Et tout le monde s’en souvient, même le site internet de la télévision danoise: «Europas første Grand Prix-vinder gør comeback.»

Ce samedi, la Suisse sera le premier pays européen à sélectionner son candidat parmi 14 prétendant(e)s pour Bakou 2012. Ils pourraient tous être les petits-enfants de cette dame pour qui vieillir est un bonheur permanent, dit-elle. A l’enseigne très alémanique et un poil ridicule de «Die grosse Entscheidungsshow» («le grand spectacle de la décision»...), la cérémonie a été soigneusement orchestrée et Schweizer Fernsehen a même annoncé que Lys Assia – géniale idée de mercatique – y porterait la même robe noire, évasée et à taille haute, que lors de la finale de 1956! Elle passera en 13e position. Superstitieux s’abstenir, donc, sur le destin de cette femme polyglotte. Elle parle huit langues, mais chantera en français en Thurgovie – et peut-être en Azerbaïdjan, «au milieu d’un océan d’anglophonie», ce qui devrait «me distinguer», juge-t-elle. Car elle y croit dur comme fer, elle qui connaît la maison Eurosong comme sa poche, en éternelle arpenteuse de ses coulisses pailletées, où elle a développé du cran et... tout fait pour conserver sa voix intacte!

Sur son propre site, elle indique précisément comment voter pour elle ce samedi. Et elle fait le buzz sur les centaines de blogs que les internautes de tous bords, de tous pays, consacrent depuis des années au concours. La dame peut s’enorgueillir d’avoir déjà poussé la chansonnette devant la reine d’Angleterre, le roi Farouk et Evita Peron, comme elle le prétend dans son autobiographie. Où l’on apprend aussi que cette indécrottable romantique s’est vue créer une fleur orangée qui porte son nom, la Floribunda-Rose ou rose Lys-Assia, comme il convient aux meilleures cantatrices – souvenons-nous de celle créée par Tryphon Tournesol pour la Castafiore… Le triomphe du glamour? Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans sa galerie de photos, qui multiplie les sourires et les yeux qui roucoulent. Bonne chance, Lys, vous qui portez déjà ce beau prénom de fleur.