Lire chez les Grecs (5/6)

«Lysistrata», le désir comme arme de paix

La célèbre comédie d’Aristophane met en scène la grève du sexe des femmes grecques pour faire cesser la guerre du Péloponnèse. Une pièce obscène et joyeuse, souvent adaptée

Sur une place d’Athènes, Lysistrata attend, fâchée. Elle a convoqué les femmes des cités grecques, celles de Sparte, de Béotie, du Péloponnèse, les Acharniennes, et les autres. Elles souffrent toutes du conflit qui oppose Athènes et Sparte depuis des années et ne cesse de reprendre, en dépit des tentatives de paix. Lysistrata – dont le nom signifie «celle qui défait les armées» – est exaspérée par la bêtise et l’inconséquence des hommes. Pour mettre fin aux hostilités, elle a un plan qu’elle est impatiente de communiquer aux femmes de toutes les cités. Et ces idiotes restent chez elles à filer la laine, alors qu’elle a trouvé la solution. Lysistrata est créée en 411, alors que la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) a repris, et qu’Athènes est en mauvaise position.

Dans cette pièce populaire, Aristophane exprime le mécontentement grandissant d’une population exsangue. L’idée de son héroïne est simple: «Faisons la grève de l’amour pour forcer les hommes à faire la paix.»

Des hommes sous le masque

Enfin une femme rejoint Lysistrata, Calonice, puis d’autres, venues de toute la Grèce. Elles se plaignent de l’absence de leurs maris, de leurs fils qui risquent leur vie, de tout l’argent que coûte la guerre, des privations qui s’ensuivent. Mais quand elles comprennent la nature de la solution, elles poussent les hauts cris à l’idée de se priver de leurs «zobjets de satisfaction». «Ah, les femmes… quelle belle bande de salopes!», s’écrie Lysistrata. «Pas étonnant qu’on écrive des pièces contre nous! C’est Euripide qui a raison: on n’est bonnes qu’à une chose…» Et le public, masculin et féminin, de hurler de rire (mais les acteurs, masqués, sont tous des hommes).

Attirantes

Le plan de la meneuse de grève est finalement accepté. C’est la force de subversion de Lysistrata: de toutes les cités grecques, pourtant rivales, les femmes se mettent en route, affrètent des bateaux, abandonnent leur progéniture et leur fuseau, résistent aux ordres et aux supplications de leurs maris. Ce n’est pas sans peine: comme le dit Lampito, qui, comme tous les Spartiates, maltraite la syntaxe et ne jure pas par Zeus: «Par Castor et Pollux, c’est très beaucoup pénible pour des femmes de roupiller toutes seules, sans une bite. Mais tout de même, on a bien aussi nécessitude de la paix! Alors d’accord.»

Les femmes prêtent donc serment de se refuser à leurs hommes, de se faire le plus provocantes possible, le plus attirantes, d’exciter le désir sans s’y soumettre. Et si les hommes exercent la force? Alors céder, mais «à son corps défendant, de toute façon, il n’y a pas de plaisir quand on fait ça de force. Et puis il faudra essayer de leur faire mal. Ne t’inquiète pas, ils en auront très vite assez. Un homme n’est jamais comblé s’il ne fait pas jouir sa femme.»

Doubles sens

Sur un sujet grave, Lysistrata est une pièce joyeusement obscène, qui fourmille d’allusions sexuelles, de jeux de mots, de doubles sens. Dans l’Athènes d’Aristophane, les femmes n’ont aucun rôle à jouer dans la vie publique. Seules les femmes du peuple et les esclaves sortent de la maison. Les épouses de bonne condition restent au foyer où elles tissent le lin et la laine, attendent le guerrier et lui donnent des enfants, leur tâche principale.

Mais il n’y a pas que le sexe dans la vie, il y a aussi l’argent, nerf de la guerre. Le trésor est à l’abri dans l’Acropole. Les vaillantes prennent donc le sanctuaire d’assaut pour empêcher les militaires de dilapider les fonds publics en achats d’armes et de bateaux. Une scène burlesque oppose le chœur des vieillards, déterminés à bouter le feu pour forcer les assaillantes à sortir, à celui des vieilles femmes, armées de cruches d’eau. Un ministre, accompagné de sa garde, exprime son indignation. Les femmes le ridiculisent en le déguisant en femme, et Lysistrata lui expose un plan de gouvernement qui file habilement la métaphore du tissage, art féminin.

Il tente de répliquer que la guerre est affaire d’hommes, mais elle est indomptable: «Mais enfin, crétin, la guerre, nous, on la supporte plus de deux fois plus. D’abord en tant que mères des soldats envoyés au front… ensuite en tant que femmes: au moment où on devrait profiter de notre jeunesse et des plaisirs, on dort toutes seules à cause de vos expéditions! Pour nous, passe encore, mais pour les jeunes filles qui vieillissent dans leur chambre, c’est désolant.» D’autant plus qu’«une femme, si elle rate le coche, personne ne veut plus l’épouser; et elle reste assise là, à consulter les oracles.»

Ruses

La grève du sexe est une arme à double tranchant: si le désir ne tarde pas à torturer les hommes, les femmes aussi souffrent, et Lysistrata doit déjouer les ruses d’épouses en rut qui invoquent les tâches domestiques, les enfants et même un accouchement imminent pour se défiler. Puis, c’est l’époux de Myrrhine qui entre en scène, alors qu’on croyait les hommes au combat. Pour culpabiliser la rebelle, il a amené son jeune enfant. Elle fait semblant de céder, se montre caressante mais trouve toujours de nouveaux prétextes pour différer l’acte. Très vite, Spartiates, Athéniens et autres Grecs sont tous dans un état si critique qu’il les contraint à conclure la paix. Et la pièce s’achève par un banquet et des chants.

Icône

Dans le contexte de la guerre, Lysistrata remporte un grand succès. Par la suite, elle paraîtra si choquante avec son langage cru et ses allusions grivoises qu’on l’exclura souvent de la liste des œuvres d’Aristophane. Les féministes ont fait de l’héroïne une icône. Mais il ne faut pas trop extrapoler: Aristophane n’envisage pas vraiment une prise de pouvoir par les femmes, une fois la paix conclue, il est clair qu’elles retournent au gynécée, et les hommes à leur misogynie habituelle.

La pièce a connu plusieurs traductions, plus ou moins libres, et des adaptations contemporaines: pour le théâtre, la télévision, en comédie musicale et série télévisée. Au cinéma, La Source des femmes de Radu Mihaileanu et Chi-Raq de Spike Lee exploitent le filon. Ce dernier déplace la problématique à Chicago et à la guerre en Irak. Enfin, des tentatives de grèves de femmes ont effectivement eu lieu au Liberia (2011) et au Soudan (2014).

Salut à toi la plus virile de toutes les femmes! C’est le moment d’être bienveillante et méchante, tendre et teigneuse, tolérante et intransigeante, bref: expérimentée. A toi de jouer!


Aristophane, Lysistrata, Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz, Arléa, 134 p.


A propos d’Aristophane

De la vie d’Aristophane, né vers 445 et mort vers 386 av. J.-C., on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle a été marquée par la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), ce qui explique l’importance de la thématique de la paix dans ses pièces: Les Acharniens, La Paix, Lysistrata. On lui attribue quarante-quatre comédies, mais seules onze nous sont parvenues. Parmi celles-ci, les plus connues, outre les trois ci-dessus, sont Les Cavaliers, Les Guêpes, Les Oiseaux et L’Assemblée des femmes. Très libres, jouant des niveaux de langage, elles sont presque toujours politiques et critiquent violemment les inégalités et les injustices sociales.

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