Insultes, blasphèmes, jurons: chaque semaine de l'été, «Le Temps» repart à la découverte de ces mots qui réjouissent tout autant qu’ils blessent.

Episode précédent:

«Magna, gna, gna […] Fy qu’il est laid le pleurart de merde.» Ça, c’est une méchanceté que frère Jean des Entommeures balance à Panurge. La scène se passe sur le pont d’un navire (la Thalamège) pris dans une énorme tempête. Tout le monde (frère Jean, Pantagruel et bien d’autres) écope et fait son possible pour éviter le bouillon final – sauf Panurge, qui se contente de gémir comme si ses «couillons pend[ai]ent au cul d’un veau coquard, cornart, escorné», lui sert encore frère Jean.

«Par la ratte Dieu»

Le passage est extrait du Quart Livre de Rabelais, publié en 1552. Il est surtout assez représentatif de cet art consommé de l’insulte scatologique qui caractérise les colères d’Alcofrybas. Soyons honnête: les injures et les jurons rabelaisiens ne tournent pas tous autour de la merde. Il y a chez lui du blasphématoire aussi: «Par la ratte Dieu», jure ainsi Janotus de Bragmardo dans le Gargantua (1534) – on ignorait que le bon Dieu eût une rate… Il y a aussi du grivois, bien entendu. Et lorsque, par la bouche de Pantagruel, Rabelais s’en prend à ses ennemis, c’est un feu d’artifice lexical: les malfaisants, ce sont tous ces «Matagotz, Cagotz, et Papelars; les Maniacles Pistoletz: les Demoniacles Calvins Imposteurs de Geneve: les enraigez Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chattemites, Canibales: et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de Nature.»

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Mais il faut reconnaître que l’excrémentiel est tout de même un bien chouette recours lorsqu’il s’agit d’agonir son prochain: ainsi, les moines sont des «machemerdes» parce qu’ils «mangent la merde du monde», c’est-à-dire les péchés; si les Pygmées (ceux qu’on trouve par exemple chez Homère) sont si colériques, dit Pantagruel, c’est parce «qu’ilz ont le cueur pres de la merde». Et puis écoutez Gargantua, encore enfant, jurer «par la mer Dé» devant son père, Grandgousier: la mer Dé, c’est la mère de Dieu, bien sûr, mais c’est aussi… oui, vous avez deviné: ce que le jeune géant a inventé là, c’est la théologie de l’étron.