Quand les grands ancêtres se réveillent, cela fait du bruit: les mythiques Blake et Mortimer sont aujourd'hui en librairie pour une nouvelle aventure, et La machination Voronov, avec un tirage initial de 500 000 exemplaires, s'annonce déjà comme le best-seller de l'année. Même le prochain Lucky Luke, qui doit paraître en mars sur un scénario du Suisse Patrick Nordmann, ne pourra pas l'inquiéter.

Disons-le tout net, et quel que soit le débat sur la nécessité (hormis commerciale) de faire perdurer des séries plus que cinquantenaires, La machination Voronov est épatante. A plusieurs niveaux. D'abord, les vieux enfants que sont restés les générations successives de lecteurs retrouvent intacte la fascination que leur procurait la lecture du Mystère de la grande pyramide ou de La marque jaune. Le scénario du néophyte en écriture Yves Sente, 36 ans, par ailleurs directeur éditorial aux Editions du Lombard, retrouve les ingrédients que mêlait habilement Jacobs. Anticipation, espionnage, aventure et menace sur le monde libre.

Enfin André Juillard, un des maîtres de la bande dessinée actuelle, s'est glissé avec plus de bonheur encore que son prédécesseur Ted Benoit dans la peau de Jacobs: «J'ai l'impression que j'y étais déjà un peu depuis toujours, que je le portais dans mes gènes et la période d'adaptation n'a pas été trop longue. Mais les personnages, notamment Blake, m'ont causé quelques difficultés, et je n'en suis pas encore tout à fait satisfait», nous avouait hier le dessinateur.

Le groupe Dargaud, qui a repris les Editions Blake et Mortimer et le droit de créer des histoires inédites à partir des héros de Jacobs, désespérait de la lenteur minutieuse de Ted Benoit, qui avait mis quatre ans à sortir L'affaire Francis Blake, en 1996, sur un scénario du crack Jean Van Hamme. Benoit travaille depuis lors à un Etrange rendez-vous, mais pas assez vite. On murmure qu'il n'en serait aujourd'hui qu'à la dixième page. D'où l'idée de mettre une deuxième équipe en route. Sente propose un scénario sous le couvert de l'anonymat, avant de se dévoiler, Juillard est séduit, et c'est parti. Avec un impératif: se baser sur les ambiances et le graphisme de La marque jaune et des années 50.

Nous sommes donc en pleine guerre froide, et les Soviétiques tentent de mettre en orbite leur premier satellite (Spoutnik 1 sera d'ailleurs lancé à la dernière page…). Mais la fusée qu'ils lancent est détruite par une pluie de météorites, et les débris qui retombent autour de Baïkonour sont contaminés par une redoutable bactérie extraterrestre, qui anéanti les soldats chargés de récupérer l'épave. Le Dr Voronov, le bactériologue de la base et stalinien convaincu, conçoit un plan démoniaque pour renverser les maîtres du Kremlin, trop mous à son gré, en assassinant des leaders occidentaux pour provoquer un conflit Est-Ouest, avec l'aide de l'éternel colonel Olrik. Heureusement, Blake et Mortimer veillent, et sauveront le monde de la déflagration nucléaire et de l'épidémie cosmique.

«Cette histoire m'a beaucoup plu, et c'est une des raisons qui m'ont poussé à accepter le défi, commente André Juillard. En 1987, j'avais refusé de terminer Les trois formules du professeur Sato parce que je ne m'en sentais pas capable, et que je ne sentais pas cette histoire se déroulant dans les années 80. Aujourd'hui, je pense avoir plus de maturité, et je retrouve le Jacobs des années 50 qui avait bercé mon enfance. En plus de l'aspect nostalgie, je suis fasciné par l'aspect esthétique de son travail, qui vient tout droit de l'art nouveau et du Jugendstill autrichien, avec cette façon très claire et immédiatement perceptible de composer l'image, et qui est aussi influencé par l'estampe japonaise.»

Et André Juillard réfute énergiquement l'idée que son travail de copiste bénédictin (il y a passé plus d'une année, à raison de quatre jours par planche, deux fois plus que ses productions habituelles) stérilise ses créations originales: «Au contraire. J'avais l'impression de piétiner, de tourner en rond. Me replonger dans ce modèle m'a permis de tirer des enseignements pour mon propre boulot, me fera évoluer et, je l'espère, progresser. J'ai découvert ainsi des défauts évidents dans mon dessin, par exemple dans un manque de symétrie et d'épaules de mes personnages.»

A vérifier dans le prochain Plume aux vents, auquel André Juillard va s'atteler après la fin d'une tournée promotionnelle qui le conduira notamment les 11 et 12 février à Lausanne, pour une exposition à la Librairie Raspoutine.