«Félicitations à la France, au Portugal, à l'Italie et à l'Allemagne», lâche William Adams des Black Eyed Peas en fin de concert, cerné de trainings aux trois bandes. C'était aussi un samedi soir de quart de finale de Coupe du monde pas comme les autres au Montreux Jazz Festival, le public traquant le ballon rond entre deux concerts. Dans un Auditorium Stravinski comble et en ébullition, où l'on n'avait plus vu depuis longtemps une galerie debout les bras en l'air après une heure et demie de pur divertissement, le choc France-Brésil et les allusions au football ont souvent fait irruption. Le meneur vocal du collectif américain omettra pourtant d'évoquer le Brésil défait. Car c'est celui de son vieil ami Sergio Mendes dont il a produit le dernier disque, Timeless (lire LT du 1.07.2006).

Incarnation ultime de l'entertainment à l'américaine, Black Eyed Peas a parfaitement rempli sa mission d'un soir. Comme la France pour l'efficacité du résultat pourrait-on dire, comme le Brésil s'il avait pratiqué enfin son «joga bonito», talonnades roulettes. Spectacle millimétré, défilé de mode pour son sponsor Adidas, un singe rigolo comme logo identifiable sur les amplis, théâtralité exagérée pour créer l'empathie, danses hip-hop acrobatiques et mélanges de sonorités débridées pour se donner des airs festifs, Black Eyed Peas sait apprêter comme personne les ingrédients du divertissement grand public. Rythmiques latino, funky, soul, afro, reggae ou pop, le groupe de hip-hop a toujours eu l'art de télescoper les références. Sans pourtant inventer grand-chose au final, et soignant plutôt l'aspect gadget musical que l'inventivité. Même ses morceaux à l'aura planétaire sont faits de criants recyclages, là où d'autres jouent de plus de subtilité. A l'image du «Miserlou» chipé à la BO de Pulp Fiction pour son ironique «Pump it» (que Tarantino avait exhumé par ailleurs d'un plus vieux titre surf-rock), de l'«Englishman in New York» emprunté à Sting. Mais Black Eyed Peas n'en a que faire: pourvu que ce soit festif, dansant, qu'on puisse placer les «sexy gurlz» et «let's party» dans chaque chanson et que la chanteuse Stacy Ferguson parvienne à prendre quelques poses lascives façon «lapdancing» vulgaire.

Sur disque, Monkey Business l'an dernier, la multiplication des artifices fédérateurs passe par la caution de collaborations à la fois populaires et pointues: James Brown, Sting, Jack Johnson, Justin Timberlake, Talib Kweli et Q-Tip. Centrifugeuse parfaite, mélange de spontanéité et de gestuelles calculées - Fergie dans un duo à terre avec le trompettiste ne peut s'empêcher de rajuster son top, tous les autres vocalistes sont sapés comme des princes de catalogues de mode -, Black Eyed Peas agace autant qu'il séduit par instants. D'autant que la bande de Los Angeles sait aussi évoquer autre chose que des futilités mercantiles lorsqu'elle aborde la fraternité entre les peuples («Union» ou «Going Going»). Epaulé par une redoutable turbine instrumentale bien huilée qui balaie un large spectre harmonique, Black Eyed Peas aurait pourtant avantage à laisser tomber les repiquages sonores tous azimuts et à se concentrer, à la manière de Gnarls Barkley, sur ses compositions. Histoire d'insuffler un supplément d'âme à un répertoire qui risque sinon de rester confiné aux annales de MTV. Ou de voir migrer, comme samedi soir, une centaine de spectateurs vers les écrans de retransmission du foot.