Non, Mary Shelley n’a pas écrit Frankenstein sur une Hermès Baby. Une machine à écrire comporte-t-elle toutefois une part de monstruosité lui permettant de côtoyer Godzilla, Quasimodo et le serpent de mer à la Maison d’Ailleurs? Certainement, surtout lorsque David Cronenberg l’hybride avec une blatte kafkaïenne dans Le Festin nu. On peut d’ailleurs voir un extrait du film en tapant la lettre idoine sur un module qui donne accès à des séquences cinématographiques et publicitaires liées à la machine à écrire.

Imaginée par Sébastien Mettraux, peintre et sculpteur vallorbier, l’opération Rock Me Baby investit quatre lieux yverdonnois pour porter un regard croisé sur la machine à écrire, ancien fleuron industriel du Nord vaudois. Elle rassemble dans l’Espace Jules Verne des spécimens proches de la quatrième dimension et autres ornements rétrofuturistes, accompagnés de quelques exemples d’art dactylographié – portraits de stars du cinéma à tapoter chez soi en suivant le modèle ou une rare Vierge à l’enfant, vœux de Noël envoyés par télex aux garde-côtes virginiens à la fin des années 1970…

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On revoit avec pitié les premiers balbutiements de l’électronique, ces caisses disgracieuses dotées d’une mémoire de bulot sur l’écran desquelles il était possible de faire apparaître quelques lignes de texte orange – sans possibilité de sauvegarde. La machine à écrire en fer-blanc avec des touches de toutes les couleurs est un jouet apprécié des enfants. Quant au Typatune, il ne sert pas à écrire mais à jouer du xylophone: tapez «gxzlbmnb» et vous entendrez Jingle Bells! Certaines machines ont même des prétentions spirites: c’est la main des chers disparus qui se poserait sur le clavier…

Une vitrine abrite un petit boîtier de la taille d’une souris, doté de trois boutons et d’un rouleau de papier comme celui des calculettes préhistoriques. Ce gizmo plonge nos contemporains dans des abîmes de perplexité. Une digital native tombée des étoiles évoque un «Babyphone pour rejetons martiens». Il s’agit en fait d’une imprimante à SMS, conçue au début du troisième millénaire par la société yverdonnoise Yminds, bureau de développement ayant survécu à la fermeture des usines Hermès, et vraisemblablement restée à l’état de prototype. Cette fioriture rétrofuturiste témoigne d’un monde encore attaché au papier. Une femme de lettres s’attendrit: «C’est trop joli, tous nos SMS d’amour en un long roman à dérouler…» O tendre équivalent du tapuscrit de Sur la route, rédigé par Kerouac sur une Hermès Baby.

A propos de l'exposition en cours: Monstres, nos semblables, nos frères 


«Je est un monstre». Maison d’Ailleurs, Yverdon-les-Bains, jusqu’au 24 octobre 2021, ma-di 11h-18h.