Cinéma

Dans les mâchoires du désespoir

Avec «Tyrannosaur», Paddy Considine signe un premier film d’une noirceur éprouvante

Steven Spielberg a le génie de la mise en scène. Dans Jurassic Park, on ressent l’entrée en scène du tyrannosaure bien avant de le voir. Les pas du carnivore formidable ébranlent le sol, dessinent des ondulations concentriques sur les flaques d’eau.

La femme de Joseph était énorme et quand elle marchait dans la maison, le thé se ridait dans les tasses. Alors Joseph l’avait surnommée «Tyrannosaure». Maintenant qu’elle est morte du diabète, il n’est pas fier de ce sobriquet. Il aimait sa femme et il la détestait. Elle pardonnait tout. «Elle était pleine d’amour et de pardon – elle en a beaucoup usé avec moi. Je la croyais stupide, mais elle était magnifique», confie-t-il.

Dans la première scène de Tyrannosaur, Joseph (Peter Mullan), jeté hors du pub complètement bourré, passe sa rage sur son chien et le tue à coups de pied. «Je ne suis pas un chic type», confesse-t-il plus tard – pour ceux qui auraient des doutes… Depuis le décès de sa femme, il vit seul, plein de colère contre lui, contre les autres, contre le monde. Macérant ses rancunes dans la bière, mauvais comme une teigne, il démolit un jeune fier-à-bras au pub. Pour éviter les représailles, il trouve refuge dans le magasin d’une association caritative.

Bonne chrétienne, la responsable des lieux l’accueille avec bonté et une tasse de thé. Elle n’a que des insultes et des blasphèmes en retour. Pourtant, amadoué, le vieux salopard revient, comme attiré par une lumière entrevue. Or Hannah (Olivia Colman) est un astre occlus, victime de violences conjugales et contrainte d’enfreindre certains commandements. Les deux naufragés de l’existence vont s’entraider tant bien que mal.

Paddy Considine a été acteur. On l’a vu dans Transit Palace ou My Summer of Love de Pawel Pawlikovski, dans In America, de Jim Sheridan, dans De l’ombre à la Lumière, de Ron Howard, ou Submarine de Richard Ayoade… Se sentant de plus en plus mal devant la caméra, il rédige des scénarios et réalise en 2007 un premier court-métrage, Dog Altogether, dont les personnages le hantent si intensément qu’il décide de les développer. Il écrit en dix jours Tyrannosaur, BAFTA du meilleur premier film, soit l’équivalent anglais d’un César.

Tyrannosaur s’inscrit dans la ligne du réalisme social anglais, dont Ken Loach est la figure de proue, et Peter Mullan (My Name is Joe, The Magdalene Sisters), un visage emblématique. Refusant de faire «un petit film britannique», le cinéaste rejette la tentation de l’improvisation et les facilités de la caméra portée que semblent appeler les environnements sociaux défavorisés, au profit de cadrages valorisant les personnages et rappelant l’espace et l’immobilité des grands westerns classiques.

Les personnages de Tyrannosaur sont des perdants tout sauf magnifiques, chômeurs racistes, vieux ivrognes, gosses martyrisés, femmes battues… Des salopards. Comme Joseph, susceptible de faire pleurer l’ange qui lui vient en aide, voire comme le mari de Hannah, un banquier respecté en ville qui révèle à domicile sa nature perverse.

Dans la banlieue grise de Leeds, la joie n’est pas de mise, l’homme est un pit-bull pour l’homme. Les damnés de la terre n’ont droit qu’à deux moments de grâce: pendant un enterrement et en prison… Soit des chansons arrosées de bière à la mémoire du disparu et un sourire timide présageant les jonquilles du dernier plan. Il faut en brasser de la suie pour trouver ces infimes braises d’espérance…

«C’est un film sur des êtres humains, sur leurs faiblesses et leurs forces, leur amour et leur destruction», dit Paddy Considine. Il creuse ses personnages jusqu’à la lumière, jusqu’à l’humanité vestigielle. Un soiffard confit dans la haine du Paki nourrit des rêves enfantins: ouvrir un zoo avec des lions, des tigres et la Panthère rose. Luttant toujours contre ses démons, Joseph se change en ange exterminateur et massacre le molosse qui a défiguré le gosse d’en face. Plus difficile, il s’arrache aux noirceurs du deuil et de la colère pour tendre la main à Hannah.

Le tyrannosaure du titre était le surnom d’une «big lady» défunte. Il renvoie indirectement au grand carnassier du mésozoïque. L’affiche du film montre le fossile du lézard terrible couché sous le gazon de l’Angleterre verte et plaisante. Cette ombre invisible glace l’âme des hommes, nourrit leur sauvagerie. Le réalisme social selon Paddy Considine remonte aux ères géologiques les plus anciennes, les plus farouches.

VVV Tyrannosaur (a love story), de Paddy Considine (GB 2011), avec Peter Mullan, Olivia Colman, Eddie Marsan,Ned Dennehy. 1h32

Le cinéaste rejette la caméra portée au profit de cadrages valorisant les personnages

Publicité