Christina Hendricks est le genre de femme qui, lorsqu’elle entre dans une pièce, suspend l’air avant de le fendre en deux; la preuve en est le silence subit qui s’installe dans la chambre 123 d’un grand hôtel non loin des Champs-Elysées, quand elle s’avance vers une ruche médiatique qui tout à coup fait gaffe à se tenir un peu plus droit. D’une certaine façon, elle pourrait se contenter de ne faire que ça dans Mad Men: passer dans le champ et faire escalader la température de 10 °C. Mais Joan, la rousse et sculpturale secrétaire qu’incarne Christina Hendricks, a droit, tout autant que les autres (Don Draper, Roger Sterling, Peggy Olson), au chapitre.

Tout le monde est ausculté dans Mad Men. Les produits que l’on vend (la série ne se passe pas chez les publicitaires pour rien) comme les personnages. Qui tous avancent sans jamais se dévoiler – les premiers peut-être de toute l’histoire de la télévision qui ne disent jamais ce qu’ils veulent. «Mais savent-ils au moins ce qu’ils veulent? Joan, mon personnage, ne cherche qu’à se marier? Non, je pense plutôt qu’elle croyait qu’elle ne pensait qu’à se marier.» Au jeu de la bonne réponse, Christina vient de gagner.

Dans la pièce à côté, John Slattery, le vieux beau cendré redoutable d’intelligence de jeu qui incarne Roger Sterling. Et son idée du personnage est sensiblement la même: «Une contradiction sur pattes. La chose la plus passionnante à jouer. Ces gens avaient en 1960 des valeurs, et soudain l’époque leur a proposé autre chose; Dylan avait de l’avance, OK. Mais pour eux, changer physiquement et mentalement prendra du temps. Tout le bouleversement de la société américaine, dont Mad Men tient la chronique, est là.»

Et pour passer ça aux rayons X, Matthew Weiner, le créateur de la série, se sait le meilleur. Meilleur même que la psychanalyse (souvenez-vous, dans la saison 1 – il y a deux ans, il y a un siècle –, le psy était un sale mouchard). Et Weiner a si bien réussi son coup qu’il est devenu en quatre saisons, avec David Simon (The Wire), le show­runner le plus respecté du monde; même les cinéphiles purs et durs se sont rendus. Mad Men? A la fois le dernier grand film classique et un prototype de télévision inédit: une série belle et calme. Cynique et implacable. Douglas Sirk et Antonioni devenant tout à coup plus magnétiques et populaires que Les Experts . On se croirait revenu aux temps de Hitchcock et du publicitaire Cary Grant dans La Mort aux trousses . «Tout est plus long qu’ailleurs dans Mad Men», s’inquiétait au départ Christina Hendricks. Qui aujourd’hui savoure sa chance: «Quand vous jouez pour le cinéma, après deux prises, on vient toujours vous dire «écoute, c’est super, mais si tu pouvais la jouer un peu plus rapide»… Quand Matt vient vous voir, c’est pour vous demander de la jouer un peu plus lentement.»

Weiner parle pourtant au rythme d’une mitraillette. Petit bonhomme rondouillard de 45 ans, il répond à tout et à toute berzingue. Les storytellers de la nouvelle télé américaine sont tous comme ça: ils allient l’intelligence d’un prof de fac avec la force de persuasion d’un vendeur d’Oldsmobile. «Au fond, travailler pour la publicité ou pour la télévision, c’est kif-kif: aux yeux de tout le monde, cela passe pour un compromis. L’argent y est roi, vous détestez votre patron, vous créez avec un pistolet sur la tempe. Et on ne vous parle que d’audience. Mais ces menottes sont le moteur de votre inspiration.»

Surtout, pour lui, la pub et la télé sont en Amérique comme deux miroirs: on peut se voir dedans. «Faire la série que vous aimeriez voir.» C’est la philosophie apprise par Weiner chez HBO quand il écrivait pour la dernière saison des Soprano. AMC (une chaîne généraliste, à mille lieues des risques pris par les chaînes payantes comme HBO) qui diffuse Mad Men a accepté non sans mal cette philosophie: «Ils savaient qu’ils pouvaient y gagner en termes d’image, mais ne croyaient pas aux recettes publicitaires. On a fait les quatre premières saisons avec des budgets relativement petits.» Chaque minute de Mad Men coûte la moitié de ce que coûte une minute d’un film à budget moyen. Résultat: un carton dans le monde et des récompenses par palanquées.

Pour Weiner comme pour Slattery (qui a dirigé déjà deux épisodes), c’était une opportunité, «un mini-âge d’or de la télé. Ils n’attendaient rien de Mad Men, ils nous ont donné la liberté contre peu d’argent. Et peu de pression, aussi.» Weiner, qui aujourd’hui encore négocie pour une cinquième saison autrement mieux budgétée, en a profité pour faire passer l’impensable: des allusions à Antonioni, des rapports sexuels matures, pas de steadycam, une sobriété sixties contagieuse et des clopes à tous les plans: on hallucine. «On a eu des résistances, chez AMC, chez Lionsgate [le producteur, ndlr]. Des gens à qui on demandait: «Vous aimez ça? Vous comprenez ce qu’il s’y passe? – Oui bien sûr. – Alors? – Alors, personne ne va suivre. – Pourquoi pas? Pourquoi vous seriez la seule personne à aimer ça?» On n’a pas à prendre à la baisse les désirs des téléspectateurs. On peut croire enfin que nous sommes comme eux et qu’ils sont comme nous. Qu’ils veulent juste quelque chose de bien.» Voire ce qu’il y a de mieux.

Dernier épisode de la saison 1 ce dimanche à 22 h 35 sur TSR1. Série Club programme la deuxième saison le dimanche à 20 h 40 et Sundance Channel diffuse la troisième saison le jeudi à 21 h.