chronique

«Mad Men», la chute sans vertige

Peu à peu enfoncée dans son système, ramenant son époque à des indices et de purs signes, «Mad Men» est l’histoire un peu triste d’une série qui a lentement glissé. Elle s’achève cette semaine. Avec des sursauts, mais en ayant trop duré

Il y a eu des sursauts, pendant cette septième saison. A la fin de la première partie, le bel épisode (7x07) durant lequel les Américains posent le pied sur la Lune. Dans le même temps, Peggy sublime un projet de campagne publicitaire pour une chaîne de hamburgers. Plus tard, une autre surprise, prouvant que les auteurs de Mad Men savent encore fabriquer des moments forts.

L’ultime épisode de Mad Men sera diffusé sur AMC ce dimanche 17 mai. La fin est un peu triste. Non parce qu’il s’agit de la fin, mais en raison de la lente baisse d’acuité et de résonance d’une série qui s’annonçait comme immense. Qui le fut. Avant de se décatir, ou de plonger doucement. Pas la vertigineuse chute le long d’un building que l’on voit au générique. Plutôt un lent affaissement, dans une routine fictionnelle et un univers qui se ratatinent, se dessèchent.

Avec son cadre, la vie de publicitaires new-yorkais dans les années 1960, Mad Men a promis une intéressante plongée dans un moment clé des Etats-Unis: les rêves JFK, puis la douche froide. Elle a suivi cette trajectoire, avec parcimonie. Cette manière de placer l’Histoire par touches a eu son efficacité. Matthew Weiner, le créateur, a manifestement choisi de ne pas insister sur l’environnement collectif. Un biais judicieux. Il a évité à Mad Men de devenir pontifiante ou lourdement pédagogique, autant que de basculer dans le registre du livre d’images. Bien sûr, on a souligné les coiffures des dames, le caractère de mâles d’antan des hommes, et les robes, les costumes-cravates, les volutes, les verres de whisky… Mais Mad Men n’a jamais prétendu raconter l’époque en tant que telle, cela a été son mérite.

Sauf qu’à force d’avancer, la série a glissé sous sa ligne de flottaison, ne cessant d’éloigner ses protagonistes et leur monde. Les années 1960 s’écoulent, une guerre a lieu au Vietnam, le Summer of Love se consume et se consomme; les hommes et femmes de pub dans la série s’affolent toujours davantage pour leurs broutilles.

Cette évolution en entonnoir qui se resserre se retrouve dans le tracé de Don Draper, censé porter le feuilleton. Une fois ses mystères quasi éventés, et sa puissante perdition alcoolique portée jusqu’au fond du gouffre, le bellâtre a viré ombre de lui-même. Homme devenu d’un autre temps, quand il existait vraiment, désormais condamné à répéter les mêmes gestes sans intention, à faire l’amour sans flamme.

En somme, le personnage central de Mad Men reste Peggy Olson. Celle qui raconte tout, dans sa propre évolution. Parce qu’elle, au moins, a évolué – au reste, comme le personnage de Roger Sterling. Basée sur un pivot masculin d’ancienne école, Mad Men se clôt avec la gamine maladroite et créative comme figure centrale. C’est sans doute intentionnel; cependant, cette ironie-là ne rattrape pas l’excès de concentration des auteurs dans le déroulement de leur projet. Une série n’est pas l’un de ces produits que les publicitaires de Mad Men ont voulu faire vendre pendant sept ans: elle doit savoir ne pas trop durer. Matthew Weiner a voulu cette durée, et ce fut une erreur.

Dans le 7x07, tout le monde est devant sa TV, regardant Neil Armstrong poser le pied sur la poussière lunaire. Le lendemain, Peggy utilise cette soudaine communion pour promouvoir son projet valorisant les hamburgers: la table comme lieu de rassemblement, surtout, en éteignant la TV. Mad Men retrouvait son temps. Hélas, elle s’était déjà éclipsée.

Publicité