Destin

«Mademoiselle Julie a changé ma vie»

Plus qu’un rôle, une légende. La Genevoise Laurence Calame incarnait en 1988 la cavalière incendiaire d’August Strindberg, sous la direction du génial Matthias Langhoff. Le spectacle a fait date. Il revivra ce dimanche via une lecture, à l’affiche de La Bâtie

Mademoiselle Julie, à cheval dans nos mémoires. C’était hier, c’est de nouveau aujourd’hui. Il est rare qu’un rôle fasse de vous une légende. Un fétiche que tout spectateur un peu givré ressort quand il se sent perdre la foi dans le théâtre. La comédienne genevoise Laurence Calame connaît cette grâce. Ce dimanche, au Palais de l’Athénée à Genève, elle renouera avec sa Julie, en compagnie de ses deux camarades d’équipée, les merveilleux François Chattot et Martine Schambacher, pour lire une suite au drame de Strindberg, écrite par leur metteur en scène, Matthias Langhoff.

Trente ans après la première, un soir de 1988 à la Comédie de Genève, Laurence Calame redeviendra cette cavalière qui a des feux d’artifice dans les yeux, qui cravache les importuns et s’amourache de son valet, Jean. Elle marchera sur ses traces à l’invitation du festival La Bâtie et en préambule à Julie’s Party, qui lancera la saison de la Comédie mardi. Elle se souviendra avoir été en rupture de ban, scandaleuse au nom de l’infernal August Strindberg, sous les yeux perçants et pas toujours tendres de Matthias Langhoff, cet artiste génial qui transforme une pièce en organisme vibrant.

Un chef-d’œuvre ovationné

«Laurence, ce rôle a-t-il vraiment changé votre vie?» Un ange passe sur les ondes. Elle vous parle depuis Paris, où elle possède une base arrière. Le reste de l’année, elle vit en Argentine, sur la côte, face à l'Atlantique, où elle tient une pension de famille. «Oui, ce rôle a changé ma vie, en bien. Il m’a épanouie professionnellement et m’a permis d’élever différemment mes deux enfants. Un peu plus tard, j’ai joué la duchesse de Malfi pour Matthias encore, au Théâtre de Vidy, et ce rôle a été une torture.»

Que cette Mademoiselle Julie soit un triomphe à Genève, Lausanne, Londres, Paris, que le journal Libération lui consacre sa une et trois pages, qu’elle s’échappe plus de cent fois à la fin de la représentation vers la salle, passant par-dessus le public comme une somnambule: jamais Laurence Calame n’aurait imaginé cela en ce jour de 1988 où le téléphone sonne.

Un rôle qui porte malheur

Elle a 30 ans. Matthias Langhoff a été son compagnon. Elle l’a rencontré lors d’un fameux Prométhée enchaîné en 1978 au Théâtre de Carouge. Elle a joué pour lui en France, en Allemagne. Ils ont deux enfants, mais depuis deux ans, ils sont en froid, comme elle dit pudiquement.

«On ne se parlait plus, on était séparés. Il m’appelle pour me proposer de jouer Julie. J’ai accepté, mais j’appréhendais.» Il faut dire que le rôle a mauvaise réputation. Isabelle Adjani l’avait endossé à Paris en 1983 avec un Niels Arestrup qui l’avait giflée. Scandale, tapage dans la presse, retrait de la star. «Beaucoup de comédiennes finissaient en dépression», se souvient Laurence Calame. Mais elle a une idée qui va la protéger et la transfigurer à la fois: elle se fera fabriquer un faux corps, une carapace de demoiselle sans-gêne, dans laquelle elle glissera sa silhouette de fleuret, pour régner à la croisée des sexes, mi-fauve, mi-femme.

Une beauté ravagée. Une amazone à qui on ne se frotte pas. La costumière Conchita Salvador a du talent. L’actrice se fond dans la peau du personnage. Des faux seins à la mode expressionniste, des poils sur le pubis, des aisselles en broussaille: Laurence devient Julie, cette héroïne qui ne lui est pas étrangère. «Matthias me connaissait parfaitement, il ne m’avait pas choisie par hasard. J’avais vécu moi aussi à la campagne, je montais à cheval, j’avais comme mon personnage un père particulièrement autoritaire, chirurgien reconnu qui avait été officier dans l’armée.»

L’essentiel des répétitions a consisté à apprendre à utiliser des accessoires qui risquaient de tomber à tout moment. C’était une façon de ne pas jouer le texte, nous étions en mouvement, c’était concret, c’est ce que voulait Matthias.

Laurence Calame

Cette familiarité est un socle. L’essentiel se passe autour d’une table, où pendant trois semaines, Matthias Langhoff, ses comédiens et Philippe Macasdar, conseiller littéraire, retraduisent la pièce de Strindberg. «Matthias n’était pas satisfait de la traduction de Boris Vian. Il préférait le texte allemand de Peter Weiss qui lui-même était revenu à la version première de Strindberg, celle que son éditeur lui avait demandé de corriger, parce qu’il la jugeait trop provocante. Nous avons épluché chaque réplique, c’est comme ça que nous avons incorporé Mademoiselle Julie.»

En plasticien hallucinant qu’il a toujours été, Matthias Langhoff a imaginé un décor où chaque élément paraît sur le point d’être avalé. Laurence, Martine et François évoluent sur un plancher en pente, avec cuisinière, vaisselier, évier encastrés dans les murs, comme vampirisés. «L’essentiel des répétitions a consisté à apprendre à utiliser des accessoires qui risquaient de tomber à tout moment. C’était une façon de ne pas jouer le texte, nous étions en mouvement, c’était concret, c’est ce que voulait Matthias.»

Traverser les océans

Laurence a son idée sur Julie. Elle ne la veut pas suicidaire, neurasthénique, mais cavalière, prompte à jouir de l’instant. La pièce ne porte pas bonheur, dit-on? C’est tout le contraire qui advient ici. Le trio d’acteurs est soudé. La critique applaudit. Les dates de tournée s’accumulent. La trop orgueilleuse, qui ne veut pas de la prospérité bourgeoise que ce roturier de Jean lui propose – il aspire à un hôtel, quelle poisse! quelle déchéance! – se suicide dans une lumière d’apocalypse. Mais il y a de la joie sur scène, jusqu’à la toute dernière, un 2 juin, jour d’anniversaire de Laurence, au Théâtre de Vidy. Les techniciens font tomber sur elle, au moment des saluts, une pluie de pétales.

Cette Julie ne serait pas remontée en selle si Claude Ratzé, directeur de La Bâtie, n’avait pas proposé aux comédiens de la légende une lecture, en amont de Julie’s Party. Ils liront Le lac de Garde est un trou pluvieux de Langhoff. Un épilogue en forme de rêverie: et si l’héroïne avait bien ouvert un hôtel? Laurence Calame l’a fait, elle, en Argentine. Elle a renoncé à la scène depuis longtemps, ce qui a navré tous ses admirateurs. Elle a signé de beaux spectacles en tant que metteuse en scène, puis traversé les océans. En janvier-février, pendant la haute saison, elle accueille des voyageurs de partout. Le reste de l’année, elle monte à cheval, lit Philip Roth, cuisine, reçoit ses amis. Ils ne savent pas forcément que c’est Mademoiselle Julie qui les régale.


Lecture & brunch autour de «Mademoiselle Julie», Genève, Palais de l’Athénée, Salle des Abeilles, di 9 à 11h.

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