De l'argent bien dépensé. Cinq avions à réaction, réquisitionnés dans les stocks de l'armée suisse, dessinent un cœur de fumée dans le ciel pour le même prix - entre 150 et 300 francs. D'ailleurs, on dirait un meeting aérien. L'aérodrome désaffecté de Dübendorf, avec 73000 badauds qui pointent le nez en l'air, sortent leurs jumelles d'appoint; sur l'herbe et le parcours qui mène au concert, on n'a jamais vu autant de saucisses grillées dans une tranche de pain. Le concert le plus populeux de l'histoire suisse et le premier de Madonna. Dans les haut-parleurs, un bateleur de foire rappelle en deux langues l'ampleur de l'événement. Il s'agit de se montrer à la hauteur.

Personne ne grimace, donc, dans ces tribunes graisseuses dont la valeur ajoutée sur le péquin de la pelouse tient en un siège de plastique minuscule. La scène est si éloignée qu'elle donne l'impression de n'être que sa propre maquette. Des écrans mega-géants réduits à la superficie d'un timbre-poste. Il y a déjà, dans cette supercherie de la démesure mise en perspective, un léger doute installé. Mais rien de méchant. Pourvu que Madonna, qu'on croit apercevoir dans un hélicoptère obsédant, ne soit pas déçue de nous, Suisses qu'elle visite pour la première fois.

Elle arrive alors. Après un clip numérique où s'instille déjà le leitmotiv wagnérien du «Tic-Tac», tiré de son nouvel album. Elle écarte des jambes voilées d'un bas résille, sur un trône de verroterie marqué du M béni. Les deux côtés de la scène, pour rappel, sont aussi bardés de l'initiale. Deux M de 20 mètres, au moins. Madonna aime que les évidences soient étalées au grand jour. Par exemple, elle est une reine. Donc, ne consent pas un pas sans une meute d'éphèbes pleins de tatouages et de jeunes filles qui lui enfilent ses guêtres. Le côté Broadway manouche du spectacle. Une troupe, avec ses danseurs de claquettes.

Madonna est très bien décorée. La faute à Givenchy, Tom Ford, Miu Miu, Gucci, Stella McCartney. De la soie et du satin. Des chapeaux qu'elle finit toujours par fourguer à l'un des danseurs ou qu'elle jette dans sa Rolls blanche de salope («bitch», en langage rap). Un minishort rouge de patineuse, genre La Fièvre du samedi soir. Elle fait de la corde à sauter sur des animations piquées à Keith Haring. Deux boxeurs qui s'évitent sur un ring, des samouraïs qui font le moonwalk; les interludes ne servent qu'à changer Madone. Elle réapparaît plus jeune que jamais, dans ses danses d'aerobic, pour prouver qu'on ne vieillit jamais que si l'on s'y résigne.

Madonna, le cheveu blond lisse, le corps tout taillé de contorsionniste sous amphétamine, tient parfois seule la scène. Avec une guitare qui est aussi un accessoire de mode («Heartbeat», «Borderline»). Dans le miroir rétroactif des écrans énormes, elle tient à prouver que, parmi toutes les Madonna possibles, c'est encore elle la plus jolie. Madonna de 1984, 85, 92, 96, 2001; bingo des avatars. Drôle de confrontation schizophrénique avec les Madonna qu'elle a enterrées.

«She's not me», chante-t-elle la voix trafiquée d'émotions filtrées. Elle piétine bravement un blouson incrusté de son nom. Et une perruque blonde. Et puis arrache aussi son short de dépit. C'est le passage où l'on montre qu'on a beau être une star, rien ne vaut le vrai moi dans la forêt des Surmois.

S'ouvre alors le long tunnel de l'amour, au milieu de ce concert de deux heures. Elle a l'air content, a prononcé deux fois au moins le mot «Zurich»; Dübendorf n'est donc pas qu'un simple numéro dans le défilé 49 fois répété de cette tournée mondiale. Un beau documentaire est projeté. Il nous emmène sur le globe. De l'Inde à Bucarest et à Madrid. La route des Gitans. Et des cartes d'identité qui s'impriment sur les caravanes. Parce que les frontières sont trop méchantes. «Spanish Lesson», «Miles Away», «La Isla Bonita» rempaillée par d'authentiques Tziganes. La pause s'allonge sur un violon de terrasse aux chandelles, qu'importe. Comme Madonna, qui vient de faire semblant d'avaler de l'alcool pur (c'est bien connu, les gens du voyage boivent), chacun en profite pour remplir les buvettes.

Jusqu'ici encore, tout restait acceptable. D'agréables moments, même, malgré le décalage permanent entre les lèvres de Madonna et le son qui nous parvient. Mais la dame réapparaît en épaulettes de footballeur américain; 4 minutes pour sauver le monde. Un long clip vient de glacer 73000 spectateurs. Des images obscènes, laides, qui séparent les gentils des mauvais, Mandela et Obama contre Hitler et McCaine. Un char d'assaut contre un enfant dénutri. Une cheminée d'aciérie contre un champ de tulipes au petit matin. Avant, pour provoquer, Madonna plongeait sa main droite dans son slip. Désormais, elle attife une vision du monde.

Quatre minutes pour le sauver, ce monde, tic tac, tic tac. Juste un dernier regard avant de détaler de ce concert bouffi, à la technique déficiente et à la star transparente. C'est un autre film où toutes les langues du monde font la paix. L'arabe qui se marie à l'hébreu et au chinois; c'est la tour de Babybel où l'on mange sans faim. Elohim est hyperpote avec Allah et Jésus. D'ailleurs, on finit par se demander s'ils ne sont pas tous plus ou moins frangins. «Like a Prayer». Comme une prière. Celle de revoir Madonna quand elle en aura fini de sa leçon de choses