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Alessandro Borghi dans la série «Suburra».
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Série

Quand la mafia brouille la frontière entre réalité et fiction

«Gomorra» raconte les méfaits de la mafia napolitaine. Diffusée en Italie, la troisième saison de la série s’empreint comme «Suburra» de la réalité, dans un pays où le crime organisé fait quotidiennement la une des médias

Scène épileptique dans un club napolitain. Dans une salle surplombant la piste de danse, un important boss mafieux discute avec ses lieutenants. Plus tard, le voici seul avec le plus fidèle d’entre eux. Il se retourne et, face aux danseurs derrière la baie vitrée, urine dans un verre. Pietro Savastano le tend alors à Ciro di Marzio. Il lui commande de le boire pour s’assurer de sa soumission et de son obéissance, pourtant déjà acquises. Le jeune criminel s’exécute, s’étouffant de dégoût, humilié.

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé est… voulue. «De tels moments auraient été difficiles à imaginer, explique Ludovica Rampoldi, l’une des scénaristes de la série italienne à succès Gomorra, dont cet extrait est tiré de la première saison. «Je n’aurais pas été capable d’inventer une telle scène.» Près de trois ans plus tard, sur le petit écran, le clan familial de Don Savastano est en miette. Son fils Gennaro tente d’en reprendre les rênes. Ciro di Marzio est en fuite. La série relatant les méfaits de la Camorra, la mafia napolitaine, s’inspire de la réalité pour raconter une fiction. Elle se fonde sur l’enquête éponyme de Roberto Saviano, publiée en 2006. La troisième saison de la série est diffusée en Italie sur Sky depuis le 17 novembre et est attendue sur Canal + au printemps prochain.

Frontière brouillée

Les deux premiers épisodes ont été diffusés le jour de la mort de Toto Riina, parrain des parrains de la mafia sicilienne, après un quart de siècle passé derrière les barreaux, condamné pour des centaines de meurtres et des attentats à vingt-six peines de prison à vie. Ce même matin, l’entrée du siège local du Parti démocrate à Ostie, sur le littoral romain, était incendiée. Un clan mafieux était accusé, deux jours avant le deuxième tour de l’élection de la présidence de cet arrondissement de Rome mis sous tutelle en 2015 pour infiltrations mafieuses.

La frontière entre le réel et le fictionnel était ainsi brouillée quand, le soir même, les mafieux de Gomorra prenaient le relais de l’actualité. Les journalistes parlaient encore de l’agression d’un de leurs confrères par un membre du clan Spada à Ostie, alors que les Italiens peuvent toujours voir sur Netflix la série Suburra, lancée début octobre, qui raconte les relations entre le crime organisé à Rome, la politique et le Vatican.

«Nous partons toujours de la réalité pour écrire une fiction, détaille la scénariste Maddalena Ravagli. Ce que nous racontons reflète ce qui se passe vraiment.» Les scénaristes de Gomorra feuillettent les enquêtes judiciaires fournies par des journalistes ou des magistrats, lisent les retranscriptions des écoutes téléphoniques entre membres de clans mafieux, discutent avec des juges et des policiers, avec les habitants des quartiers où est – ou était – présente la Camorra.

Crimes édulcorés

«Il s’agit presque d’une enquête journalistique, complète Leonardo Fasoli, scénariste lui aussi. Nous tentons de comprendre comment évolue la situation sur le territoire pour la raconter. Nous avons un pacte avec la réalité qui nous impose de ne pas perdre le contact avec elle.» Si les personnages et les histoires sont fictifs, les dynamiques et le contexte dans lequel ils évoluent sont donc bien réels. La première saison de Gomorra se fonde sur des faits remontant à 2004, la chute d’un important clan mafieux de Naples, son explosion et les conséquences qui en découlent.

Nul besoin de dramatiser ces événements pour créer une histoire captivante, les faits se suffisant à eux-mêmes. Parfois même trop. «Il nous est arrivé de devoir les rendre moins sanglants», se rappelle Leonardo Fasoli. Dans la deuxième saison, une petite frappe est tuée d’une balle dans la tête. Dans la réalité de laquelle la scène s’inspire, l’homme se voit couper les mains avant d’être immolé par le feu. «L’événement est tellement terrible que sa retranscription à l’écran serait devenue une utilisation pornographique de la violence», explique Maddalena Ravagli.

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«Nous racontons notre monde, résume de son côté Marco D’Amore, qui interprète Ciro di Marzio. Gomorra n’existe pas. Elle est la somme de beaucoup de vérités, de beaucoup de réalités.» Pour se glisser dans la peau de «l’Immortel», son personnage, il s’inspire de sa propre histoire: «Je viens des endroits que l’on raconte. J’ai en mémoire certains comportements, des façons de parler, d’interagir, de gesticuler.»

Succès à double tranchant

Une forte attention est justement apportée aux personnages, à leur costume, à leur coiffure. Le résultat de recherches préalables, la somme de réalités documentées dont s’inspire la série, les rend «semblables à des personnages de science-fiction, se réjouit Riccardo Tozzi, fondateur et président de Cattleya, la maison ayant produit Gomorra et Suburra. Nous avons voulu créer le contraire d’un documentaire: un récit de genre fortement stylistique. Nous voulions faire revivre ce cinéma italien qui avait eu un grand succès: le cinéma de genre des années 1960 et 1970, avec ses films policiers, d’horreur ou encore ses westerns.»

Le projet de l’écrivain Roberto Saviano rentrait donc parfaitement dans ce cadre. Mais les succès télévisuels inspirés par la mafia n’ont pas attendu Gomorra. Pour Cattleya, ils commencent avec Romanzo criminale, film de Michele Placido sorti en 2005 sur la bande de la Magliana, organisation criminelle romaine des années 1970 tissant des liens avec les mafias du sud. Une série voyait le jour trois ans plus tard. Quant à la minisérie La Pieuvre, sur les multiples tentacules de la mafia, elle a carrément occupé les écrans italiens de 1984 à 2001.

Le genre continue de plaire en Italie, si bien que d’autres projets sont en préparation. Comme l’adaptation du livre Chasseurs de mafieux d’Alfonso Sabella, magistrat antimafia dans la Sicile des années 1990, et adjoint à la légalité de l’ancien maire de Rome, Ignazio Marino, en 2015. Pour lui, les séries sur le crime organisé sont à double tranchant. «D’un côté, elles créent une information et permettent aux spectateurs de prendre conscience d’un phénomène existant, expose-t-il. Mais de l’autre, il existe le risque que l’on s’identifie aux méchants et que passent des messages erronés.» Il regrette que Gomorra se concentre uniquement sur les «méchants».

Coup de tête

«Je crois au contraire que cela permet de comprendre profondément le monde criminel, répond le président de Cattleya. Si nous nous identifions avec le gentil, nous nous moquons complètement de ce qui est raconté. Si au contraire, le récit est centré sur le mal, nous sentons qu’une partie de mal existe en nous. Nous sommes perturbés par le récit et nous pouvons changer.» A Rome, les récits dans la presse de l’explosion en 2014 de l’affaire «Mafia Capitale» et l’arrestation du criminel Massimo Carminati, baptisé le «dernier roi de Rome» par L’Espresso, se concentraient sur les «méchants». Il n’est pas difficile, dans Suburra, d’entrevoir les dynamiques de ces scandales, encore aujourd’hui dans les tribunaux.

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