Depuis qu’elle s’est installée dans les bureaux genevois de l’OSR le 1er novembre, les choses ont bien avancé. En trois mois, la nouvelle administratrice générale a bouclé la saison prochaine avec Jonathan Nott qui est arrivé le 1er janvier. Ensemble, ils n’ont pas traîné pour aussi solidifier le partenariat avec la maison de disques Pentatone et travailler sur la saison du centenaire en 2018. Nombre de grands chefs ont été contactés dans l’attente de bonnes nouvelles. Et la ligne artistique de l’institution a été beaucoup discutée.

Magali Rousseau a maintenant pris connaissance du terrain, des musiciens, écouté les répétitions et les concerts pour se faire son idée de l’état artistique de l’OSR et de ce qu’il faudrait pour le faire progresser encore plus. Déjà, une première tournée débute. Hérité de son prédécesseur Henk Swinnen, le déplacement se déroule en Espagne dans six villes: San Sebastian, Zaragoza, Madrid, Murcia, Alicante et Oviedo.

Le Temps: Quel enjeu représente une telle tournée?

Magali Rousseau: Elle tombe formidablement bien. L’Espagne est évidemment un pays magnifique avec des très belles salles qui sonnent bien. Mais, surtout, elle permet tout de suite d’avoir une situation privilégiée de rencontre avec Jonathan Nott qui va être particulièrement disponible. Nous allons avoir du temps pour approfondir les relations, plus que lors d’une semaine classique à Genève. Il n’y a pas de grands enjeux sur l’Espagne. C’est un pays qui a une forte capacité d’invitations d’orchestres étrangers. L’OSR s’y est rendu en 2004 avec Pinchas Steinberg, puis 2006 et 2011 avec Marek Janowski. L’important est de rayonner, de se faire connaître et d’être présent en Europe.

– Avez-vous le désir de renforcer la politique de tournées?

– Nous réfléchissons avec Jonathan Nott à des destinations comme Berlin, Vienne, Munich, Cologne, Budapest, Prague… Après l’Amérique du Sud en mai 2018, et un projet auquel nous travaillons sur l’Asie: le Japon, la Chine et la Corée en 2019, une tournée européenne de prestige en 2020 serait un beau défi. Un rythme d’une tournée et un enregistrement par an permet de faire rayonner l’OSR plus loin et le repositionner dans les meilleures formations internationales. Comme pour le choix des chefs. Nous allons chercher les très grands qui vont nous permettre d’y arriver.

– La tournée de l’OSR représente-t-elle quelque chose de particulier?

– Non, pas spécialement. Il s’agit d’une tournée standard d’un orchestre de 120 personnes pendant huit jours. C’est assez classique. J’en ai réalisé une vingtaine mais c’est ma première avec l’OSR. Si rapidement dans le calendrier après une entrée en fonction, la situation est peu fréquente. Mais une semaine en Espagne, c’est relativement léger.

– Quels sont les autres dossiers qui vous tiennent à cœur?

– Une belle politique de commandes et de créations, avec la mise en route de projets dans la ligne historique de l’OSR d’Ernest Ansermet. Nous prévoyons un Concerto pour trombone de James McMillan en novembre 2018 lors de la semaine du centenaire. En mai 2019, un Concerto pour flûte d’Eric Montalbetti avec Emmanuel Pahud, et sur la saison suivante, un Concerto pour clarinette de Pascal Dusapin avec Paul Meyer. Nous aimerions programmer deux commandes par an et plus de créations suisses, j’espère.

– Que pensez-vous de la Cité de la Musique?

– Formidable! C’est LE projet de l’OSR dans les cinq prochaines années. Avoir une vraie salle dans laquelle notre orchestre sera en résidence principale, ça ouvre des perspectives incroyables. Un lieu adapté à nos besoins nous permettra d’avoir une programmation plus riche et plus complète. Pour moi, c’est un cadeau du ciel. Un nouveau directeur musical, une nouvelle salle, un orchestre motivé, des collaborations avec la HEM: tout ça est très dynamique et motivant.

– Cela implique-t-il des transformations?

– Forcément on y réfléchit. Mais il est trop tôt. Ça impacte la structure de la saison et de l’orchestre. En termes de programmation, l’OSR sera résident principal, mais ne sera pas seul utilisateur. Il va falloir adapter notre programmation aux orchestres invités, avec quelqu’un qui gérera la salle et la politique d’invitation. Nous devrons travailler ensemble en bonne entente pour avoir une offre cohérente et compatible. C’est formidablement stimulant.

– Comment envisagez-vous l’avenir?

– Sur un travail de fond. Nous allons probablement changer pas mal de choses. Mais pas dans l’urgence ou la précipitation afin de le faire correctement. Nous profiterons du centenaire pour définir les stratégies. Car en fait, la saison 2018-2019 sera la véritable première programmation complète de l’équipe artistique Nott-Rousseau. Nous serons vraiment libres de réaliser quelque chose qui nous appartient complètement.

– Qu’en est-il de l’audit?

– Il a le mérite d’exister. Avec des éléments très positifs et des choses que de toute façon l’institution devait revoir et devra travailler. Par contre sur les conditions de travail des musiciens, il y a beaucoup d’inexactitudes. Pour moi qui suis directrice de l’orchestre, je trouve que faire ce portrait-là de la vie d’un musicien ne correspond pas à la réalité. Il y a certes le nombre de services au pupitre, mais aussi tout le travail à la maison, tout l’investissement que cela demande. C’est un métier très différent de ceux qu’on peut connaître, un peu difficile à comprendre. En même temps les musiciens sont là pour nous faire rêver, partager une culture, diffuser autour d’eux un patrimoine. Dire qu’ils ne travaillent pas assez, qu’ils profitent et qu’ils gagnent trop, je trouve ça choquant. Et je comprends qu’ils aient été révoltés. Ils nous l’ont fait savoir. Et je pense qu’il est important de dresser un portrait juste de la condition d’un musicien d’orchestre symphonique, pour comprendre ce qu’est ce métier aujourd’hui.

– Qu’avez-vous envie de dire à l’issue de vos trois premiers mois?

– Qu’il s’est passé quelque chose de magique au premier concert de Jonathan Nott avant la tournée. Dans les symphonies de Schubert et Mahler, Jonathan Nott tout seul avec son orchestre, ça a été féerique. J’ai entendu la «Titan» lors de ma dernière tournée avec le Philhar et Chung à Moscou au festival Rostropovitch, en avril 2016. Et c’est la première à laquelle j’assiste avec Nott en tournée OSR. Pour moi c’est un signe. Les gens qui connaissent bien l’orchestre ont dit qu’ils n’avaient pas entendu ça depuis longtemps. Un grand merci à tous. Il y a énormément d’espoir dans cette collaboration. Je pense que c’est le bon moment et le bon chef pour cet orchestre. Et que ça va se développer. Je n’étais pas la seule à avoir les larmes aux yeux.


Un début euphorique

La première étape de Saint-Sébastien s’est soldée par un franc succès. Les 1800 places de la salle du Kursaal Eszena étaient presque toutes occupées, et l’accueil du public a été particulièrement chaleureux. Beethoven n’est pas étranger à cet enthousiasme. Avec son si bouleversant 4e Concerto pour piano, interprété par un Nelson Goerner tout en finesse et vibrations digitales, et la célèbre 5e Symphonie, portée à l’incandescence par l’OSR et son nouveau chef Jonathan Nott. Mais au-delà des œuvres, il s’est de toute évidence passé quelque chose qui dépasse les partitions. Un élan retenu depuis trop longtemps s’est libéré sous la direction passionnelle et totalement engagée du chef. On sent l’euphorie des instrumentistes qui savourent une stimulation musicale si fervente. Et celle du chef qui jouit de la réponse si réactive de ses musiciens. Tous ont le désir évident d’un dépassement mutuel. La fébrilité et le bonheur qui soufflaient sur scène n’ont échappé à personne. Et le formidable extrait du Concert Românesc de György Ligeti, donné en bis, signale un magnifique changement de ton. (S. Bo.)