Portrait

Magali Tosato: le théâtre conscient

La jeune Lausannoise épate par la maîtrise de ses créations à portée documentaire. Un savoir-faire qu’elle a acquis à Berlin et, ici, sur le terrain. A découvrir dès demain à Yverdon, puis à Vidy

La force tranquille. A tout juste 30 ans, Magali Tosato a déjà signé trois spectacles convaincants, avec la constance des artisans. Visage calme, regard clair, la Lausannoise épate par sa fermeté sans une once d’agressivité. Une assurance qu’elle doit sans doute à son apprentissage berlinois de la mise en scène. Quatre ans dans le sillage de Thomas Ostermeier, Falk Richter et Marius von Mayenburg, il y a de quoi façonner une personnalité.

Mais ce n’est pas tout. Cette tranquillité vient aussi des siens. De ce giron socialiste – Magali est la fille d’Oscar Tosato, municipal lausannois, et de Danièle Tosato-Rigo, professeure d’histoire à l’Université de Lausanne – qui valorise les savoirs, privilégie l’humain. Le Théâtre de Vidy a soutenu la jeune artiste dès ses débuts et il a eu raison. La preuve avec son enquête interactive autour d’Hamlet, à découvrir dès demain au Théâtre Benno Besson, à Yverdon, puis à Vidy.

L’âge des rires, la maîtrise des sages

Une jeune pousse à la porte d’un théâtre. Magali Tosato a l’âge des découvertes et des rires. On se colle une bise sans façon et c’est avec la même simplicité que la metteuse en scène nous présente le décor de son Shakespeare revisité. Qui a peur d’Hamlet?, spectacle qui a commencé dans les écoles et se poursuit sur les plateaux, est une relecture qui inclut des textes de Heiner Müller et de Koltès pour rafraîchir le trait. L’enjeu de ce jeu avec le public? Déterminer qui est le meurtrier du roi du Danemark. Et, plus largement, amener chaque spectateur à se demander ce qu’il ferait si le sol se dérobait sous ses pieds. «Lorsque, comme Hamlet, on perd son père et ses repères, il n’y a parfois pas d’autre issue que la mort et la folie», observe la jeune femme.

Cette attention aux plus vulnérables ne surprend pas chez cette Suissesse sensible aux secousses du monde. Dans son tout premier travail, celui qui a clos ses études à la Haute Ecole de théâtre Ernst Busch de Berlin, Magali s’est penchée sur le destin de ses grands-parents, migrants venus d’Italie. De retour en Suisse, elle s’est ensuite demandé si les mères de famille helvétiques ne contribuaient pas à une vaste entreprise de conditionnement en transmettant à leurs enfants les valeurs d’obéissance et de bonheur plan-plan. La joute, appelée Home-Made, était joyeuse et insolente.

Toujours les femmes qui trinquent

La conscience sociale de Magali Tosato s’est encore renforcée dans Amour, luxe, un travail aussi intelligent que prenant sur les mariages dits suspects, traqués par les autorités. Magali a été sidérée de voir que, pour les fonctionnaires concernés, «le stéréotype de la victime des mariages gris est une femme âgée, grugée par un jeune homme non européen». «C’est assez révoltant, car l’inverse, un septuagénaire d’ici qui épouse une jeune fille étrangère, est beaucoup plus fréquent et fait rarement l’objet de soupçons. Cela montre bien que la femme est encore traditionnellement vue comme fragile et immature», observe l’artiste, qui pratique depuis plusieurs années le wendo, une technique d’autodéfense féministe.

Son avis sur #MeToo? «Je trouve très salutaire que la parole se libère et tout aussi essentiel que la victime d’un acte répréhensible ne soit pas réduite à son seul statut de victime.» En appui à sa réflexion, Magali cite Les identités meurtrières, un essai d’Amin Maalouf qui l’a beaucoup marquée. «Le texte d’Hamlet nous montre les deux versants du danger des identités figées. La figure d’Ophélie révèle la violence d’une assignation paralysante, celle d’Hamlet nous met en garde contre l’identification à une cause, à une vérité, qui le sclérose et le consume.»

Faiseuse d’histoires crédibles

Responsable, éclairée, efficace. A ce stade de l’interview, voici les trois mots que la jeune femme inspire. Magali réagit au troisième. «C’est clair que face à des comédiens employés à l’année dans des théâtres municipaux allemands, j’ai dû apprendre à être convaincante. Contrairement au théâtre francophone, qui a une tendance plus discursive, le théâtre allemand cherche davantage la confrontation par le travail du corps et de la machine théâtre, c’est-à-dire les lumières, les décors et la musique. C’est une pratique très incarnée et concrète. Du coup, l’engagement du metteur en scène est lui aussi très physique.»

Le théâtre, une évidence de toujours pour cette jeune Lausannoise? «Je crois, oui. Petite, j’adorais imaginer des histoires. J’ai par exemple inventé un passé africain à ma maîtresse d’école en racontant des situations qui étaient tellement vraisemblables que mes parents y ont cru jusqu’au moment où ils ont rencontré ladite maîtresse.» En troisième année du gymnase, elle sèche les cours – 200 heures d’absence tout de même! – pour assister Gianni Schneider sur Lulu, un spectacle à l’affiche de Vidy en 2005. Suivront des assistanats auprès de Sandra Gaudin et de la Cie Pasquier-Rossier qui finissent de lui donner le virus. «J’aime la diversité de la scène. Et j’adore me plonger dans la bulle d’un projet avec les comédiens et les équipes techniques.» La jeune femme a même réussi à ne pas trembler face au redoutable duo composé par Valentin Rossier et Jean-Quentin Châtelain sur Dialogues d’exilés. C’est dire si elle est impavide…

Saisir la réalité avec les poings

Aujourd’hui, celle qui a aussi étudié le français et l’histoire à l’Université de Lausanne marque sa préférence pour le théâtre documentaire, qu’elle a appris à mieux connaître en assistant Stefan Kaegi, le maître en la matière. «J’ai à cœur de rendre palpables des questions sociales, intimes et politiques, confirme la metteuse en scène. Je trouve qu’on manque de débats publics.» Un moment, puis elle conclut, citant Woyzeck: «J’aimerais saisir la réalité avec mes poings.»


Qui a peur d’Hamlet?, les 30 et 31 octobre, Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains; puis du 9 au 17 novembre, Vidy-Lausanne.


Profil

13 avril 1988 Naissance à Lausanne.

2006 Premier assistanat de mise en scène à Vidy sur «Lulu», auprès de Gianni Schneider.

2011-2014 Formation à la Haute Ecole de théâtre Ernst Busch, à Berlin.

2015-2017 Bourse de compagnonnage théâtral du canton de Vaud et de la ville de Lausanne.

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