Au départ de cet ouvrage, il y a une hypothèse simple que les éditeurs formulent d’entrée, à savoir que «les objets sont en réalité le meilleur biais, à l’échelle du monde, pour appréhender les humains». Nous vivons au milieu des objets, travaillons pour les acquérir ou les remplacer, nous les jetons, les échangeons, les détruisons, bref dépendons d’eux d’une manière si étroite qu’il n’est pas absurde de prétendre que nous leur sommes en vérité aliénés. Or ces objets sont issus pour la plupart de circuits de production, d’échanges et de commercialisation qui se mesurent à l’échelle planétaire même si, depuis le XVIIe siècle au moins, ces circuits ont été dominés par l’Europe puis les Etats-Unis (par une sorte de juste revanche, on peut voir de nos jours l’Asie – la Chine notamment – reprendre une part de la prépondérance qu’elle exerça jadis à l’époque de la Route de la soie). L’histoire d’une telle circulation peut donc éclairer à la fois les rapports entre les hommes et les chemins par lesquels les ressources naturelles qui sont à l’origine des objets ont été exploitées et, nous ne le savons que trop, dévastées.

Des boîtes de conserve

Ce que nous nous délectons à consommer, et que nous prenons comme allant de soi, a non seulement une histoire, mais aussi et surtout un prix. Prenons l’exemple de la boîte de conserve. Découvert en Angleterre au début du XIXe siècle, ce cylindre métallique recouvert d’une couche d’étain va abolir les distances et les saisons au point de devenir une sorte d’emblème de la civilisation occidentale: on peut manger une choucroute en Patagonie ou de la soupe de tortue sur le Kilimandjaro. De prix modique, son succès commercial lui assure une universalité. Laquelle toutefois se paie durement: «L’étain qui en revêt les parois est majoritairement produit en Malaisie, où l’extraction de plus en plus intensive de la cassérite suscite la naissance de villes comme Kuala Lumpur mais engendre également inondations et stérilisation des sols.»