Dans le Maghreb et l’Europe des années 1920,

Hédi Kaddour laisse apercevoir le chaos à venir

Dans une ville d’Afrique du Nord, à la fin de la guerre de 1914, une équipe de tournage de Hollywood vient bousculer les règles coloniales. «Les Prépondérants» est un grand roman d’éducation et d’histoire, porté par une écriture au scalpel

Genre: Roman
Qui ? Hédi Kaddour
Titre: Les Prépondérants
Chez qui ? Gallimard, 464 p.

Roman d’aventures, d’éducation, roman historique vibrant de destinées individuelles: Les Prépondérants offre tout cela, servi par une écriture impeccable qui fait glisser les dialogues et les monologues intérieurs dans un continuum fluide. Du monumental Waltenberg (2005), Hédi Kaddour disait qu’il avait voulu faire à la fois La Montagne magique et Les Trois Mousquetaires. Tout aussi ample mais moins volumineux, Les Prépondérants est aussi ambitieux. Il embrasse le Maghreb et l’Europe dévastée, au sortir de la guerre de 1914. Jusqu’à Waltenberg, publié à l’âge de 57 ans, Hédi Kaddour s’est surtout signalé par ses essais et sa poésie. Il y a forgé l’art du rythme et de l’exactitude, le sens de l’économie qui lui permettent de traverser avec élégance ses «romans-monde». Des feuilletons qui ne tirent pas à la ligne, sertis de ces «pierres qui montent», comme Hédi Kaddour désigne les choses vues, les phrases volées qu’il rapporte de ses promenades urbaines. De ces pépites, il nourrit sa poésie. Et il les insère dans le tissu de ses romans, quitte à récrire, dit-il, des chapitres entiers pour leur donner leur place. La couture est invisible, mais ces inserts donnent au récit son tombé, sa densité.

Ces «pierres qui montent», Rania, un des personnages les plus attachants des Prépondérants, les aperçoit au cours d’une de ses tournées d’inspection: «Il faut faire dépierrer ce champ, on ne fait pas attention, on laisse faire la terre et elle remonte ses pierres, insensiblement, et parce que c’est insensible personne ne s’y met […]». Rania est une jeune veuve. Son mari est mort pour la France. Elle a obtenu de son père, un notable, un ancien ministre, de s’occuper d’une tante malade. La tante est morte. Depuis, Rania gère le domaine d’une main plus sûre que celle de l’oncle. On est à «Nahbès, Afrique du Nord, début des années 1920».

Hédi Kaddour est né en Tunisie d’un père arabe et d’une mère pied-noir. Mais c’est au Maroc, où il a travaillé douze ans, qu’il a vraiment appris l’arabe, dont il cite largement les poètes dans son roman. Nahbès est une ville de province, dans un protectorat du Maghreb non nommé. Une ville en bord de mer, coupée en deux par un oued raviné. Sur la rive droite, depuis des siècles, les remparts, la mosquée, les souks. Sur la gauche, depuis la colonisation, la poste, la gare, l’avenue Jules-Ferry. Indigènes et Européens vivent côte à côte, commercent, se rencontrent parfois, selon des codes précis. Une organisation de notables, «Les Prépondérants», veille à ce que rien n’évolue: «chacun son rang, chacun sa zone». Une irruption bouscule cet ordre, brouille les frontières: un cinéaste de Hollywood vient tourner à Nahbès un de ces films orientalisants qui sont en vogue. Il a l’appui du souverain, de l’administration française. Mais les Américains fréquentent aussi bien les Arabes (l’élite cultivée, francophone), les Juifs, les Italiens, et trouvent que «les gens les plus arriérés de [leur] pays, les esclavagistes, ont l’esprit plus ouvert» que certains de ces Français.

La figure centrale, Raouf, est un fils de cheikh, cousin de Rania. Il vient d’obtenir son bac, meilleur élève d’Afrique du Nord, ex aequo avec un Français. Ce brillant jeune homme prépare son entrée à l’Université, mais il fréquente aussi les milieux «moscoutaires», le seul monde où les mélanges se font: «bolchevistes, syndicats, socialistes, militants de toutes races qui se retrouvaient pour préparer une vie que personne n’aurait jamais». Son père lui confie la tâche de servir de guide au réalisateur et à sa femme, la vedette, la belle Kathryn. Autour de ces Yankees cultivés (lui rêve de filmer Eugénie Grandet), se forme un petit clan amical et bientôt amoureux. Il regroupe Ganthier – ancien séminariste, officier de réserve, gros propriétaire –, une journaliste française, Gabrielle, Kathryn, et Raouf. Ganthier – «le seul Français que la domination n’ait pas rendu idiot», selon le père de Raouf – a été le mentor du garçon, ils ont une relation ironique, agressive, affective. Entre les membres de ce quatuor se trament des liaisons dangereuses.

Gabrielle vient rendre compte à Rania des événements qui bouleversent la ville, en version expurgée, toutefois. La jeune veuve n’a pas le droit de sortir autrement que voilée, pour ses affaires, elle qui a lu plus de livres qu’eux tous. Elle vit par procuration et souvenirs, dévorée de désirs. Son père et surtout son frère s’acharnent à la remarier, elle sait répudier ces prétendants, ses stratégies sont magnifiques d’intelligence et figurent parmi les plus belles scènes du livre, avec d’autres vengeances longuement ourdies du côté des Arabes. Les Français sont moins subtils, la répression plus brutale, c’est le moment des occasions manquées, on comprend que le mouvement vers l’indépendance est inéluctable. De leur côté, les Américains ont des soucis. Un scandale secoue Hollywood, les ligues de vertu s’acharnent sur une vedette, Fatty Arbuckle, le puritanisme et l’hypocrisie triomphent. Dans les milieux du cinéma, on se tient à carreau.

Raouf est inquiété pour ses fréquentations politiques. Mieux vaut l’éloigner, son père le confie à Ganthier pour un voyage de formation en France et en Allemagne. Gabrielle et Kathryn les accompagnent. A Paris, Raouf quitte parfois son hôtel de luxe pour rejoindre des révolutionnaires – parmi eux, ceux qui deviendront Hô Chi Minh, Deng Xiaoping, Chou En-lai. Puis les quatre voyageurs traversent l’Alsace en ruine, la Ruhr, s’attardent à Berlin. C’est l’hiver 1922-1923. En Allemagne, la population est affamée, humiliée, elle ne comprend pas la punition qui l’accable de dettes. Sur un journal, Raouf déchiffre: «Le peuple allemand n’est pas encore un des peuples coloniaux de la France». Il avait déjà tracé le parallèle. On pourrait aussi en figurer d’autres aujourd’hui en Europe.

Le retour à Nahbès, en 1924, marque la fin des illusions, un désenchantement qui est le reflet de la situation globale. Le dénouement est tragique. Mais avant d’y arriver, on aura été captivé par le foisonnement des destinées individuelles, des scènes magistrales qui annoncent avec finesse le chaos à venir.

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Autour de ces Yankees cultivés, se forme un petit clan amical et amoureux