C'est un ensemble d'œuvres en parfaite adéquation avec le lieu d'exposition que met en scène la Fondation Beyeler, à Riehen près de Bâle. Des œuvres du XXe siècle, sans compter quelques peintures du XIXe, dans le prologue, et quelques travaux de commande datés de l'an 2000. Toutes les toiles, œuvres sur papier et installations captent ou produisent la lumière: il s'agit de vérifier comment, par le biais d'une importance nouvelle accordée à la couleur pour elle-même, l'art moderne s'est acheminé vers une représentation de la lumière (matérielle ou plutôt immatérielle, spirituelle), demeurée seul «sujet» des œuvres abstraites.

La Fondation, avec sa lumière naturelle filtrée par une grille, qui tombe littéralement des verrières de l'architecte Renzo Piano et plonge les œuvres exposées dans un bain de sérénité, semble constituer en soi une œuvre supplémentaire incluse dans l'exposition. Les travaux des plasticiens qui, à la suite de l'Américain Dan Flavin au début des années 60, intègrent une source d'éclairage réelle dans leurs travaux, néons ou tubes fluorescents sont présentés dans la pénombre du sous-sol, qui en est tout illuminée… Enfin, le Français Michel Verjux, qui travaille très simplement avec des projecteurs puissants, a équipé le hall d'entrée de flaques de lumière blanche qui mettent en évidence non seulement l'architecture mais aussi les propriétés de la lumière (une sorte d'arc-en-ciel ourle le rond de clarté, et celui-ci, parfois segmenté en deux parties, apparaît plus ou moins intense ou pâle, grand ou petit).

L'exposition est donc double. Elle illustre la nouvelle approche de la lumière picturale opérée par les impressionnistes, et avant eux par Turner, représenté par une toile prêtée par la Tate Gallery, plus tumultueuse et abstraite que les autres œuvres du même artiste («Rough Sea», vers 1840-45). Désormais, la lumière n'est plus suggérée par les effets de clair-obscur, mais par les contrastes de couleurs et par la touche picturale. En témoignent également un magnifique Seurat, poudreux à souhait, «La grève du Bas Butin à Honfleur», ainsi qu'une cathédrale de Monet. Suivent les salles dédiées aux Fauves, en particulier à Derain, qui décrivait ainsi l'éblouissement que lui-même et Matisse avaient vécu dans le village de pêcheurs de Collioure, sur la Côte d'Azur: «La lumière est très forte ici, même les ombres éclairent».

Les exemples sont choisis chez les expressionnistes allemands (Kirchner, Nolde, Heckel, Jawlensky, et le plus marginal, Kandinsky), qui ont outré leurs teintes et les ont affranchies de la fidélité au réel; chez Mondrian, Larionov ou Delaunay, inventeur de l'orphisme qui a étudié le mouvement circulaire de la lumière. Et chez les amoureux de «la haute note jaune» (Van Gogh), teinte de la lumière et du divin par excellence, mais aussi teinte tragique liée au suicide comme le fait observer Markus Brüderlin dans le catalogue: Kupka («Forme jaune», 1911), Chagall («La chambre jaune», 1911), Klee («Signes en jaune», 1937), Miró («L'or de l'Azur», 1967), Matisse (son «Nu bleu, la grenouille» de 1952, papier découpé bleu sur fond jaune), Dubuffet («Fiat lux», 1975), Roy Lichtenstein («Mirror», 1970) et jusqu'à Beuys («Capri-Batterie», 1985, où une ampoule tire son énergie d'un citron). Ces exemples illustrent le passage d'une «lumière d'éclairage» à une «lumière picturale», qu'irradie la toile.

La seconde partie de l'exposition s'attache à cette luminosité suggérée par des plages monochromes et vibratoires, les carrés ignés de Mark Rothko, les bandes verticales de Barnett Newman, le Monogold d'Yves Klein, l'écriture blanche de Mark Tobey. La toile ne reflète plus seulement la lumière ambiante, elle n'est plus éclairée par une source de lumière extérieure, elle suggère la lumière grâce au velouté des pigments qui l'enduisent. Ce mouvement vers la lumière picturale se radicalise chez Rupprecht Geiger («Neues Rot für Gorbatschow», 1989), qui fait déborder la couleur de la toile jusque sur le mur. Mais plus qu'une fresque, qui n'est en somme qu'une peinture transposée sur le support d'une paroi, il s'agit là de l'association d'une toile sur châssis et d'une peinture murale, celle-ci prolongeant l'effet chromatique jusqu'à induire chez le spectateur l'impression d'une couleur envahissante, qui lui met en quelque sorte le rouge au front.

Quant à Dan Flavin, qui peint dans l'espace à l'aide de tubes de néon, à Bruce Nauman, qui provoque le sentiment de vertige en enfermant le visiteur dans une chambre jaune triangulaire, éclairée au néon, et au Florentin Maurizio Nannucci, qui manie la tautologie, ils font concrètement de l'œuvre une source de lumière. Savoir s'il s'agit là d'un progrès ou d'une régression, et si l'art n'est pas plus puissant lorsqu'il diffuse sa petite lumière sans le secours d'une lumière artificielle, c'est là une autre question.

De la couleur à la lumière. Fondation Beyeler (Baselstrasse 101, Riehen, tél. 061/ 645 97 00). Tous les jours 10h-18h (mercredi 20h). Du 16 avril au 30 juillet.