Spectacle

Les magiciens, ces nouvelles rock stars

Ce week-end, l’Arena de Genève accueille «The Illusionists 2.0», show à l’américaine qui met en scène de jeunes prestidigitateurs. Une approche télévisuelle et spectaculaire qui contribue à populariser cet art parfois mal aimé

Vestons bien ajustés, coupes en brosse, néons acier. Sur l’affiche, on croirait voir un boys band, ou une brochette de X-Men. On n’en est pas si loin: ces fringants jeunes hommes sont des magiciens. Sept super-héros de l’enchantement venus de France, de Corée du Sud ou du Portugal réunis dans un show, The Illusionists 2.0.

De passage à l’Arena de Genève ce week-end, la franchise anglo-saxonne, née en 2012 et renouvelée en 2015, se veut la vitrine d’une magie façon «nouvelle génération». Au programme, un enchaînement effréné de tours aux styles divers: Luis de Matos, «l’ingénieur», fait apparaître dans un bocal une centaine de poissons rouges frétillants; des cascades de cartes pleuvent des mains de Yu Ho-Jin, l’habile «manipulateur», tandis qu’Andrew Basso, «le roi de l’évasion», s’extirpe d’un réservoir d’eau pieds et poings liés. Le tout agrémenté d’une bande-son rock et de jeux de lumière léchés.

Une formule qui envoûte: le public répond présent, si bien qu’aujourd’hui, ce sont une dizaine de troupes d’illusionnistes qui tournent dans plus de quinze pays. Signe que la magie a le vent en poupe?

Harpon de pêche

C’est en tout cas l’avis de Vincent Sager, directeur d’Opus One, qui n’a pas hésité avant de programmer les prestidigitateurs à Genève. Et les chiffres lui donnent raison: deux des trois représentations affichent quasi complet. «Comme beaucoup de gens, on a constaté que la magie revenait à la mode ces dernières années. The Illusionists 2.0 incarne bien cette tendance, avec un show moderne qui suit les codes esthétiques d’un plateau télé à l’américaine. Le public adore le grand spectacle, l’effet «wow».

Je pense que la tendance est à un état d’esprit plus stand-up. On veut bluffer, mais divertir aussi

Gus, illusionniste français

Cet effet de surprise, c’est précisément ce que recherche Gus, jeune illusionniste lyonnais et dernier arrivé de la troupe. Sa spécialité: les tours de «close-up», une magie de proximité et participative qu’il renouvelle grâce à une mise en scène originale. Comme lorsqu’il dévoile la carte choisie par son cobaye du jour au moyen d’un… harpon de pêche. Mais son arme ultime reste l’humour. «Le magicien sérieux avec une cape et des yeux grimés qui lit les pensées de son lapin, c’est loin tout ça! Je pense que la tendance est à un état d’esprit plus stand-up. On veut bluffer, mais divertir aussi.»

Une magie au ton léger et improvisé qui fleurit sur les réseaux sociaux, où des magiciens amateurs se filment en train d’épater les passants, lorsqu’ils ne manient pas le montage vidéo pour créer d’autres formes d’illusions.

Enchantement sur petit écran

Si l’évolution de la technologie offre de nouveaux outils, elle n’a pas bouleversé le monde de la magie pour autant. «Dans The Illusionists 2.0, on apparaît mystérieusement sur scène grâce à une séquence de mapping. Mais en dehors de ça, la magie reste un artisanat et les écrans ne sont que des accessoires. Si on y recourt trop, les gens croient moins à nos tours.»

Mais les écrans font aussi le bonheur des magiciens. Ces dernières années, des films comme Insaisissables ou Le Prestige, ainsi que de multiples émissions de télévision, ont contribué à populariser l’illusion. Notamment en France, où, l’an dernier, les chaînes France 3 et TF1 ont chacune lancé leur rendez-vous de magie «dépoussiérée», donnant un coup de projecteur sur ce que certains considèrent encore comme un art de seconde zone.

«Les gens ont tendance à penser que le magicien est une sorte de clown qu’on engage pour amuser les enfants. Alors que mes tours, par exemple, font appel à une logique et à une finesse d’adulte», souligne Blake Eduardo, illusionniste suisse basé à Bienne.

En 2016, cet as des cartes et des jeux de mots participe à l’émission La France a un incroyable talent. Il accédera à la demi-finale. «C’était une opportunité phénoménale. Deux millions de personnes m’ont vu faire mes tours! Cela m’a permis de remplir plusieurs salles en Suisse. The Illusionists 2.0, c’est pareil: une machine marketing façon Las Vegas, mais qui donne envie au grand public d’aller voir d’autres spectacles. Et nous avons un vaste vivier de magiciens, à Genève notamment.»

Du théâtre à Google

Car, loin des paillettes et des tours spectaculaires, le monde de l’illusion fourmille et évolue sans cesse. Magicien-comédien depuis vingt ans et vainqueur des derniers Championnats du monde de magie disputés en 2015 à Rimini, le Veveysan Pierric Tenthorey a vu les tendances se succéder, du gigantisme de l’Américain David Copperfield au minimalisme propre à la «magie nouvelle». Né dans les années 2000, ce mouvement vise à intégrer l’illusion dans le champ de la création contemporaine. Pierric Tenthorey, quant à lui, aime la mêler au théâtre. «Le renouveau de la magie, pour moi, ce sont des tours qui, au beau milieu d’une pièce, ont quelque chose à raconter et interpellent.»

Les magiciens ont donc plus d’un tour dans leur sac… et sont partout. Outre les planches, ils infiltrent désormais le monde des entreprises, qui n’hésitent plus à engager des illusionnistes pour animer leurs séminaires. Dans ce cadre, Gus se rend régulièrement chez Google, Apple ou au magasin de bricolage Leroy Merlin. «J’utilise l’émotion de la magie pour faire passer des messages et déclencher des prises de conscience chez les employés.» L’illusionniste au large sourire ne dédaigne aucune opportunité, pas même la publicité. Dans un spot, il s’est laissé traîner par un bateau en ski nautique. Sur un pied.

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