Peinture

Magique, funèbre, riant, le paysage russe

Le Musée des beaux-arts de Lausanne expose 67 toiles prêtées par la Galerie Tretiakov de Moscou. Les œuvres, notamment d’Isaac Lévitan ou d’Ivan Chichkine, illustrent le renouveau du paysage dans la Russie du XIXe siècle

Magique, funèbre, riant, le paysage russe

Exposition Le Musée des beaux-arts de Lausanne expose 67 toiles prêtées par la Galerie Tretiakov de Moscou

Les œuvres, notamment d’Isaac Lévitan ou d’Ivan Chichkine, illustrent le renouveau du paysage dans la Russie du XIXe siècle

«Immense et très vieille»: telle est, dans l’œuvre d’Ivan Chichkine, d’Isaac Lévitan ou de Vassili Pérov, «l’image de la terre russe». Vice-directrice de la Galerie nationale Tretiakov à Moscou et commissaire de l’exposition dédiée au paysage au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, Tatiana Karpova a donc choisi un genre classique, traité avec prédilection par les artistes de son pays, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Mise en scène avec une grande lisibilité, l’exposition fait la part belle aux couleurs, chaque salle arborant la teinte de son thème, presque noire pour les nocturnes, bleutée pour les marines, jaune or ou rose aurore. Toutefois, ainsi que le rappelle Catherine Lepdor, conservatrice au Musée des beaux-arts et co-commissaire, les thèmes choisis n’ont rien d’anecdotique: le passage des saisons, le motif du chemin, la montagne ou les scènes forestières appartiennent au nouveau répertoire de la peinture russe, lié à la redécouverte du paysage et aux utopies socialisantes.

Parmi les peintres qui ont illustré ce renouveau, beaucoup ont effectué un séjour chez des maîtres d’atelier, en Allemagne ou en Suisse, chez Rudolf Koller ou Alexandre Calame. Certains, comme Ivan Chichkine lui-même, ont abrégé leur séjour, impatients de mettre leur talent à l’épreuve du paysage national. Car après la vogue des vues italiennes, la mission que se sont donnée ces artistes novateurs a consisté à illustrer les spécificités de la terre russe, autant dire de l’âme russe. A cela se sont tout particulièrement employés les membres de la Société des expositions artistiques ambulantes, qui refusaient les sujets bibliques ou mythologiques prônés à l’Académie de Saint-Pétersbourg, pour évoquer, dans un esprit proche des poètes (notamment Pouchkine) et des musiciens, le défilé des nuages dans le ciel et des saisons dans l’année, la matière terreuse et les connotations symboliques du chemin, les remous au sein des océans et les multiples espèces végétales dans les forêts et les prés.

Des forêts qui, au XIXe siècle, couvraient près de la moitié du pays et en étaient la principale richesse naturelle, Ivan Chichkine et sa jeune épouse Olga Lagoda-Chichkina ont su restituer les profondeurs mystérieuses, mais aussi, avec un grand souci de vérité, les arbres et les plantes, et les êtres humains qui les fréquentaient, y cueillaient des herbes, y méditaient, s’y reposaient. L’arbre étant la pierre d’angle de la forêt, l’image de La Forêt brûlée (Vassili Polénov) apparaît particulièrement dramatique. A l’inverse, Le Petit Renard (Mikhaïl Nestérov, 1914) qui sort du bois semble émaner tout droit des contes de fées, incarnation de la jeunesse colorée face aux trois vieillards surpris et amusés.

Encore imprégné de la netteté néoclassique et du luminisme de l’époque romantique, Ivan Aïvazovski fait le lien entre les générations. Ce peintre réputé pour sa vitesse d’exécution et qui vécut fort longtemps réalisa quelque 6000 toiles, dont beaucoup de marines.

Après les ciels, toujours encombrés de nuages (Accalmie de Nikolaï Doubovskoï, 1890) et dominant la plaine, vient la thématique, populaire et chargée de sens, du chemin. Un chemin large et indéfini, de terre battue, souvent de boue, qui signifie l’errance des uns, le lourd destin des autres (les prisonniers déportés, ou la veuve qui revient de l’enterrement), le labeur des paysans dans leur carriole, les rites religieux, dans le cas des pèlerinages ou des processions (En regardant la procession s’éloigner d’Abram Arkhipov). Le chemin mène aussi à la nuit: visions en clair-obscur signées Arkhip Kouïndji: la clarté lunaire transfigure le paysage montagneux, qui se mue en scène de magie. L’exposition entraîne ensuite le visiteur au travers des saisons, de l’hiver à l’automne, des spectacles féeriques hérités de la miniature et de l’illustration (Boris Koustodiev, Konstantin Juon) aux ors et aux tons fauves. Point final, ou plutôt point d’orgue, ce tableau de Piotr Outkine, presque un peintre fauviste, intitulé Terre inondable (automne)

Très appréciées en Russie, où la Galerie Tretiakov est fréquentée par un public nombreux, les peintures exposées révèlent un pan de l’art russe presque ignoré en Europe, cette période de la pré-modernité qui annonce les avant-gardes du début du XXe siècle. Les Ambulants, en effet, en rompant avec les conventions, en insistant sur le réel et un certain symbolisme, en se référant aux œuvres de leurs amis les poètes ainsi qu’aux atmosphères de la peinture hollandaise, et en redécouvrant la nature, se sont affranchis de la prééminence du paysage méridional, des sujets historiques ou religieux. Ils ont ouvert la voie du naturalisme, non sans mouvements d’humeur et accents de lyrisme.

Magie du paysage russe. Chefs-d’œuvre de la Galerie nationale Tretiakov. Musée cantonal des beaux-arts (Palais de Rumine, pl. de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021 316 34 45). Ma-ve 11-18h, sa-di 11-17h. Jusqu’au 5 octobre.

Un chemin large et indéfini, de terre battue, souvent de boue, qui signifie l’errance des uns, le lourd destin des autres

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