Une telle standing ovation ne s’est pas vue au Victoria Hall depuis des années. On serait tenté de dire qu’on ne s’en souvient pas. C’est que lundi soir, les invités n’étaient pas les moindres: l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, le chef Myung-Whun Chung et Gustav Mahler. Avec rien moins que sa 9e Symphonie.

Le compositeur n’aura jamais entendu son œuvre immense et testamentaire. C’est le chef Bruno Walter qui en assura la création, un peu plus d’un an après la mort de Mahler. Depuis, la charge émotionnelle de ce monument, à la fois tellurique et affectueuse, son foisonnement d’écriture et sa versatilité de climats brûlent ceux qui l’approchent.

Un geste précis et une énergie de prédateur

Myung-Whun Chung pratique et connaît si intimement l’ouvrage qu’il dirige par cœur cette suffocante traversée musicale d’une heure trente. Il faut tenir, et résister à un tel déferlement sonore et à la masse de propositions qui composent la trame de l’œuvre. Avec l’urgence et l’impérieuse nécessité de dire tout ce qu’une existence peut contenir de souffrances, de joies, de tragédies et d’extases.

Certains chefs empoignent la partition à pleins bras, dans un corps à cœur passionnel. Myung-Whun Chung maîtrise la forme et le fond, qu’il compacte dans un geste sobre, efficace et précis. Le dos droit, la tête dodelinant dans les passages doux, les bras près du corps quand il laisse filer les musiciens, il rassemble tout à coup une énergie de prédateur pour plonger au cœur des thèmes, en soulever les insondables élans et le magma compositionnel.

Une quête aux origines du monde

Le Concertgebouw est bâti pour le suivre dans cette quête aux origines du monde. L’orchestre combatif et discipliné, malléable et solide, empreint d’histoire et d’humanisme, possède la palette de couleurs que requiert la dernière composition achevée de Mahler à la fin de sa vie.

Automnales, rondes, chaleureuses et enrobantes dans les mouvements lents. Criardes, lumineuses, roboratives ou irisées dans les parties plus vives. Les premiers de pupitres sont de véritables solistes et l’ensemble sonne dru et souple. Des hésitations initiales qui questionnent la destinée humaine au feu qui s’abat sur le 3e mouvement, des lignes marquées et des stridences du Ländler intermédiaire à la gravité infinie de l’incantation finale, les musiciens suivent le même chemin de rage, d’angoisse et d’éblouissement.

Cette lecture dense ramasse la forme kaléidoscopique du discours, ses entassements de cellules jusqu’à l’épuisement, ses montées folles de désir, violemment interrompues par des plages d’apaisement. Elle exacerbe ainsi le plaisir qui recule et se refuse, avant d’atteindre, peut-être, l’exaltation de la mort… Magistral.