Spectacle

Maguy Marin raconte «May B», chef-d’œuvre qui voit le jour en 1981 et tourne toujours

La chorégraphe française s’inspirait en 1981 de l’humanité fragile de Samuel Beckett. Elle raconte comment elle a monté en quelques semaines à peine une pièce qui fait date, à voir à l’Octogone de Pully, vendredi 4 avril, dans le cadre des Printemps de Sévelin

Le cirque d’hiver de Maguy Marin

La chorégraphe française signait en 1981 «May B», chef-d’œuvre burlesque et tragique, à l’affiche le 4 avril à l’Octogone de Pully. Elle raconte sa création

Les oiseaux font leur nid et on cherche asile. Il est neuf heures trente, ce matin-là à Besançon. Sur les murs, des affiches cancanent: les municipales se donnent en spectacle. Et on marche avec Maguy Marin, artiste qui depuis trente ans éblouit, perturbe, saisit. Place Granvelle, des platanes s’étirent, squelettiques. Tout près du ciel, des corneilles commercent. Pas loin, Victor Hugo, l’enfant des lieux, se prend pour Homère. La statue du poète drapé dans une toge aurait pu figurer dans Salves, pièce de Maguy Marin qu’on a revue la veille. Sept hommes et femmes tirent le fil d’une histoire – l’histoire d’un siècle brisé, d’un espoir cassé puis recollé comme la statue de la Liberté que porte en courant un acteur.

Mais si nous nous retrouvons, en bordure d’une tournée, c’est pour parler de May B, cette ­fresque où passent dix naufragés, silhouettes grêles que Schubert ravive, cousins, cousines de nos solitudes. May B est né en novembre 1981, au Théâtre ­d’Angers. Depuis, cette parade d’hiver ne cesse de repasser, à l’affiche de l’Octogone de Pully, vendredi 4 avril, dans le cadre des Printemps de Sévelin. Vous avez dit légende?

Mais tiens, là-bas, place Granvelle, ce bistrot pourrait être notre refuge. On sort le calepin. On ouvre les guillemets. Maguy Marin se rappelle. Cette année 1981 où elle adresse une lettre aux Editions de Minuit, où elle demande, sans y croire, l’autorisation de transposer à la scène les vies fissurées de Samuel Beckett. Qui est-elle, alors? Elle a appris le métier à Toulouse, sa ville natale. Puis elle a voulu d’autres élans, à Bruxelles au sein de Mudra, l’école créée par Maurice Béjart. Elle a dansé ensuite au sein du Ballet du XXe siècle, la compagnie de Béjart. On la distingue. Mais sa quête est ailleurs. Elle attend donc la réponse des Editions de Minuit. Surprise, Samuel Beckett donne son accord. «Je me souviens, nous étions au printemps et j’ai vu arriver Beckett dans le café parisien où nous avions rendez-vous. Il avait lu le projet. J’avais inclus des extraits de textes pour que son écriture ait sa place dans la pièce. Il m’a dit de ne pas me soucier de cela, de m’intéresser aux corps. Quand on s’est quittés, il m’a annoncé qu’il n’assisterait pas aux répétitions. Mais il m’a donné son adresse et m’a suggéré de le solliciter au cas où. Je n’ai pas osé, il était âgé. Il n’est pas venu non plus au spectacle.»

Pourquoi Beckett? Parce qu’elle rencontre son œuvre à 18 ans et qu’elle en est bouleversée. Le corps beckettien est l’antithèse de celui qui marque son quotidien au Ballet du XXe siècle. Il vaque en somnambule. «Chez Maurice Béjart, le corps était magnifié. La jeunesse, la virtuosité, tout était éclatant. J’avais un problème avec ça. Je me demandais ce qu’on faisait des autres corps, ceux qui sont entravés, empêtrés, ces corps malhabiles qui tiennent debout quand même.» Les textes de Beckett sont pour la jeune femme autant de lucarnes sur cette autre scène. Ils ne se lamentent pas, ils saisissent le ridicule d’une posture, ils cristallisent un silence, ils sont des chambres d’échos. En cette année 1981, Maguy Marin travaille vite. Elle est enceinte. La compagnie a peu de moyens. Pas question de se lancer dans de longues répétitions. Elle règle donc tout ou presque en amont: les musiques, les mouvements, les séquences. Se doute-t-elle que May B va faire date? «Je pensais que ce serait marquant. Pour moi en tout cas. J’étais dans quelque chose d’urgent. D’essentiel.»

May B sort des limbes en novembre 1981. Et c’est un choc. Le chant sublime de Schubert. Les petits pas de ces vieillards qui sont peut-être des enfants. L’effroi de ces figures livrées à l’inconnu. Le rire-sanglot de ces spectres qui font remonter les désastres de l’époque. Un cirque de cendres. «C’est une pièce fondatrice pour moi. Je n’ai pas arrêté depuis de travailler sur ce qu’elle mettait en jeu: la fragilité du corps, la question du silence et de l’immobilité, celle du chœur aussi, cette somme d’individualités qui agissent pourtant dans un espace commun. Quand je rencontre de nouveaux interprètes, je leur demande souvent de travailler des scènes de May B. C’est une pièce-établi: elle révèle la sensibilité d’un danseur.»

Maguy Marin dit qu’on ne sait jamais ce qu’un visage cache, que c’est ça qui la happe. On lui demande où elle se tient les soirs de représentation. Elle répond qu’elle s’installe près de la régie, qu’elle regarde le «vivant de ça», qu’il lui arrive de quitter la salle avant la fin, quand la vie n’est pas là. May B oblige l’interprète à ça: pas seulement à reproduire une forme d’une extrême rigueur, mais à descendre en soi, à prendre le risque du don.

Formule? Non. Il suffit d’observer Maguy Marin, ses mèches défaites, le feu de son regard pour comprendre qu’elle ne se paie pas de mots. «J’ai 62 ans, je suis dans l’urgence de travailler.» C’est la raison pour laquelle elle s’apprête à revenir à Lyon – qu’elle avait quitté pour Toulouse. Elle établira en 2015 sa compagnie dans une ancienne menuiserie qu’elle a baptisée le Ramdam. Elle y accueillera des musiciens, des plasticiens, des étudiants en art. Et ce Ramdam sera son printemps, un atelier où métaboliser ses lectures. «Mon métier consiste à soulever des forces. Avec des éléments simples, comme Samuel Beckett dans son texte Cap au pire. Ce qui m’inspire ce sont les êtres qui touchent à ça, au burlesque et au tragique de nos existences.»

Place Granvelle, les oiseaux se hèlent. Une femme en noir marche à petits pas. Elle a peut-être égaré sa bicyclette comme le héros beckettien de Molloy. C’est Maguy Marin, elle nous a quitté à l’instant. Plus tard, on la croise dans la librairie de la ville, Les Sandales d’Empédocle, du nom de ce penseur grec qui se serait jeté dans l’Etna, abandonnant sa chaussure au bord du cratère. Empédocle et sa sandale. Un bon sujet pour ­Maguy Marin.

May B, Octogone de Pully, ve 4 avril, 20h30, dans le cadre des Printemps de Sévelin. www.theatre-octogone.ch

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«Quand on s’est quittés, Beckett m’a annoncé qu’il ne viendrait pas voir mon travail»

«Je pensais que ce serait marquant. J’étais dans quelque chose d’urgent. D’essentiel»

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