Portrait

Magyd Cherfi: tout à déclarer

Dans «Ma part de Gaulois», le chanteur et parolier du mythique groupe toulousain Zebda, sort enfin, à 54 ans, du quartier

C’est au moment du dernier au revoir, après avoir remballé calepin et stylo-bille, bouclé la parka jusqu’au menton, que Magyd Cherfi, en partance pour un plateau télé, vous lâche: «Quand on écrit sur les bas-fonds, il y a un prix à payer.» Le prix, c’est le procès habituel, le coup de pression classique quand tu oses ouvrir ta bouche sur la famille: fais-toi plaisir avec les flics et Israël, mais la famille, pas touche. Elargie, la famille: le quartier, les copains, les femmes, l’islam… Tu peux en raconter les petits secrets, mais seulement en mode «LOL», pour déconner. Sinon, tu te tais.

Réaction courroucée

Nous sommes en 1981 et celui qui n’est pas encore le parolier du groupe Zebda, qui n’a pas 20 ans, qui écoute Renaud, Brassens et Lavilliers plutôt que les Clash, déploie son intimité de jeune homme, aux Izards, un ensemble HLM de l’immigration maghrébine, à Toulouse. Cette intimité, il en rend compte trente-cinq ans après, dans un livre identitaire, au sens propre du terme, «Ma part de Gaulois» (Actes Sud, 259 pages).

Avant d’en dire plus, cette réaction courroucée – rapportée le 29 octobre par Le Parisien qui publie la vidéo d’un échange assez vif – à des propos tenus sur i-Télé par l’auteur en promo: le dirigeant du club de football des Izards reproche à Magyd Cherfi d’en «rajouter dans la stigmatisation et les amalgames» – Mohamed Merah, l’assassin, en 2012, de militaires et d’enfants juifs, était issu de ce quartier. Sauf que: on flippe moins à la lecture du bouquin et à ce qu’en dit sa plume en interview, qu’aux propos énervés du président de l’association sportive. Bref, de l’écrivain ou du cadre associatif, la parole la plus chargée de stigmates n’est pas forcément celle qu’on croit.

Le dos entre deux chemises

Les «bas-fonds»: Magyd Cherfi décrit ainsi son univers, à l’époque. La pauvreté, des enfants allant à l’école parfois la faim au ventre. La tonalité du livre est cependant différente. Ce n’est pas la prose empathique d’un Camus dans la Kabylie miséreuse d’avant l’indépendance, mais le récit acide, drôle souvent et romancé d’un «Arabe» le dos entre deux chemises – rapport au tube suprême de Zebda. «Sois français mais ne le deviens pas», lui ordonne son père, maçon à la ville. Débrouillez-vous ensuite avec ça! «Quatre de ses frères ont été tués par les Français pendant la guerre d’Algérie», explique le chanteur. En effet, ça explique pas mal de choses.

Cette France, il faut pourtant y vivre. Au départ, il n’est pas prévu d’y rester. «Les parents nous envoyaient à l’école coranique une à deux fois la semaine, pour apprendre l’arabe et le Coran, en prévision du retour. Apprentissage à la dure, on se prenait des tartes, du coup, ça rentrait pas.»

«Pédés», «Français», insultes interchangeables

C’est contre le milieu, mais avec la complicité constante de sa mère, que Magyd va arracher ce qu’il nomme, plus premier degré qu’ironique, sa part de Gaulois et décrocher son bac littéraire «A5» (arabe, anglais, espagnol). Mounir et sa bande, dans le livre, vont tout faire pour l’empêcher d’être de ce pays dit d’accueil, dont ils se sentent exclus et contre lequel ils sont en révolte. Magyd et quelques autres, qui n’ont pas le même agenda, sont à leurs yeux, des «pédés», des «Français», insultes interchangeables.

Si l’islam n’a pas la place qu’il occupera par la suite, les «sœurs», elles, sont l’enjeu central d’un dilemme identitaire en puissance, d’un conflit de loyauté déjà à l’œuvre. Bija, personnage archétypal, «inventé», précise Magyd Cherfi, fait figure de sainte et martyr. Les choses ont évolué depuis, les filles se sont émancipées, par les études, entre autres, mais certaines, surprises en train de manger au centre-ville de Toulouse, de jour, pendant le Ramadan, subissent des injures, rapporte l’auteur.

Pour elles, le voile, c’était avoir la paix

Avec ses six frères et sœurs, il a fait construire une maison à flanc de colline, à Barbacha, en petite Kabylie, au-dessus de Bejaïa. Ce qui l’a «choqué», à son retour en Algérie après «un break de dix ans» dû à la guerre civile, c’est de voir «[ses] cousines voilées», alors qu’elles ne l’étaient pas auparavant. «Pour elles, qui n’avaient pas été scolarisées et avaient mon âge, le voile, c’était avoir la paix. Leurs yeux me disaient: comprends-nous, ne nous en veux pas. Je n’ai rien dit, mais je m’en suis voulu. J’avais en tête cette phrase de ma mère: je vous demande une chose dans votre vie, sortez-les de l’obscurité! Elle parlait des filles.» Magyd Cherfi a deux fils, âgés de 18 et 21 ans. A 16 ans, l’un d’eux lui a dit: «Papa, je fais le Ramadan». «Pour lui, c’était une tentative d’identification musulmane, une recherche de fraternité», analyse le père. Voile subi dans un cas, jeûne en option dans l’autre.

Né en 1962 à Toulouse, le gamin des Izards a gagné «beaucoup de blé» avec Zebda, a «tout fait» pour quitter son quartier. Il habite dans une maison, située un peu en dehors de Toulouse.

Pas un «imbécile raciste»

En 2012, le groupe aux paroles engagées, qui atteint son sommet en 1998 et dont le nom veut dire «beurre» en arabe, allusion au «beur» qui désigne l’enfant de la deuxième génération de Maghrébins, sort une chanson pro-palestinienne, «Une vie de moins», accompagnée d’un clip.

Mais rien pour les victimes de Mohamed Merah. Certains le leur reprochent. Cette chanson, ce clip, sur un sujet fédérateur en banlieue, la cause palestinienne, c’était peut-être une manière de botter en touche. De «se coucher»? Magyd Cherfi acquiesce. L’altérité, le souci de l’autre, ça casse le mythe!

L’autre, le différent, il est allé lui rendre visite en octobre: Alain Finkielkraut, dans son émission du samedi matin sur France Culture, «Répliques». Il s’y est fait un peu bousculer, mais ne regrette pas cette rencontre. «Je me refuse à ne voir en cet homme qu’un imbécile raciste», dit-il. A propos, mais on s’en doutait en l’ouvrant, son livre se termine sur une note d’espoir. Prévu pour février, un album de chansons en solo complétera sa déclaration gauloise.


Profil

4 novembre 1962: naissance à Toulouse.

1990: naissance du groupe Zebda.

1998: sortie de l’album «Essence ordinaire» (comprenant, notamment, «Y’a pas d’arrangement», «Tomber la chemise», «Je crois que ça va pas être possible» et «Oualalaradime».

2004: parution de son premier livre, «Livret de famille» (Actes Sud).

Février 2017: sortie prévue de l’album solo «Catégorie reine».

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