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Mai 68, la fin de l’innocence

Quand, à Lyon, la révolte joyeuse et libertaire a basculé dans le banditisme et la lutte armée

On l’oublie souvent: c’est à Lyon que le mouvement de mai 1968 bascule dans la gravité, qu’il connaît son premier mort. Dans la nuit du 24 au 25 mai, lors des manifestations, un camion heurte le commissaire Lacroix. Accident ou crime? Le policier – homme de gauche, en plus – venu dans l’intention de calmer le jeu, décède à l’hôpital. De ses blessures ou d’un infarctus, lui qui avait le cœur fragile? Des témoignages seront écartés, des suspects accusés puis blanchis. A partir de là, ce qui avait commencé comme un soulèvement libertaire, joyeux et innocent, se radicalise de part et d’autre.

C’est le retour de la loyauté et de l’incandescence, le renfort de la jeunesse, la preuve par le corps. Défier, courir, irradier…

Alors que beaucoup des manifestants rentrent dans le rang, retournent aux études ou à l’usine, des fils de famille s’égarent dans le petit banditisme, qui leur semble désormais la seule forme possible d’action politique. L’alcool et les drogues font des ravages. En août 1971, un étudiant anarchiste, Didier Gélineau, toujours à Lyon, tire à la mitraillette sur un fourgon de police. Arrestations, cavales, déroutes, suicides, fin du groupe. Pendant qu’en France le mouvement s’enlise, quelques extrémistes rejoindront la lutte armée en Italie ou en Allemagne.

Enfants perdus

Dans une fiction qui tient du témoignage, Yves Bichet revisite cet épisode qu’il a vécu, encore adolescent. Beaucoup de ses amis s’y sont laissé prendre et ont payé leur égarement au prix fort. A ces enfants perdus, il rend justice. Dans Trois enfants du tumulte, on retrouve les personnages d’Indocile (Mercure de France, 2017), roman miné par la guerre d’Algérie: Théo, l’insoumis, qui refusait le service militaire après la mort d’Antoine, son meilleur ami; Mila, son amoureuse rebelle, marquée par la foudre dans son enfance (Les terres froides, Fayard, 2000); Marianne, la mère d’Antoine, avec laquelle Théo avait exorcisé le malheur dans une liaison désespérée. Sept ans plus tard, Marianne est la collaboratrice et la maîtresse du maire de Lyon, le grand entrepreneur Louis Pradel. Dans son deuil, elle a viré à l’extrême droite.

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Mila et Théo entretiennent toujours des rapports difficiles – fuites, ruptures, retrouvailles. Tous deux ont connu la prison, elle plus longtemps. Elle en est ressortie plus révoltée que jamais, gagne sa vie comme serveuse au Café du Soleil et s’engage dans la révolte de mai avec l’espoir d’un monde nouveau, risquant à nouveau l’enfermement. Théo est pigiste dans la presse locale, toujours indocile, mais à sa manière discrète. Il photographie les émeutes, elle lui reproche son manque d’engagement. La troisième enfant prise dans ce tumulte, nouvelle venue, c’est Delphine, jeune médecin qui offre l’asile à Mila en fuite, un soir d’émeute.

Baignoire transparente

Trois enfants du tumulte montre avec finesse ces années d’espérances trahies. On a oublié à quel point la France d’avant 68 était bourgeoise, paysanne, bigote, corsetée. La libération, sexuelle, affective, idéologique, se mesure à cette aune. Un objet la symbolise: dans le petit appartement de Delphine, rue des Os rangés, la baignoire est installée dans la mezzanine, sa coque transparente pend dans le vide. La blanche nudité de Delphine apparaît aux yeux de ceux qui sont en dessous. Mila l’y rejoint parfois.

Les utopies ont fait long feu. Place au désenchantement. On oublie le passé. On joue avec le fric, les conditions de travail, le patrimoine, la santé des salariés. Le grand chaudron social continue à bouillonner et on ne peut imaginer ce qui va résulter de ces fermentations

Dans la maison que Mila a héritée de sa grand-mère, un petit groupe de marginaux se réchauffe: des étudiants qui flirtent avec la délinquance, un psychiatre en rupture avec l’institution, des fous. Et même, c’est peu crédible, Marianne, malade et en crise avec son milieu. La police, alertée, trouve des drogues, des armes. C’est la fin du rêve égalitaire et libertaire. Pour certains, c’est le procès, la prison ou la cavale.

Effacer ses traces

Contre son gré, Théo, qui connaît la montagne, devient le passeur des plus radicaux, qui fuient en Italie, disparaissent dans la lutte armée. Ils n’en reviendront pas tous, Mila parmi eux. Lui ne pense plus qu’à effacer ses traces, à se fondre dans la grisaille. Un entêtant sentiment de gâchis et d’échec s’étend sur ce qui avait commencé comme une fête.

Ces quelques mois d’illusion, c’est Théo qui les relate le plus souvent, sobrement, en observateur sceptique et dépassé. Il a choisi Mila, elle veut la révolution. Parfois, le champ s’élargit, le récit se fait documentaire. A d’autres moments, un «nous» surgit, reconstitue un fugace sentiment d’appartenance, de bienveillance. Les dialogues rapportés s’insèrent dans le flux du récit, parfois ils sonnent très vrai, à d’autres moments, cet artifice les rend comme désincarnés. Ce qui domine, c’est pourtant l’écriture sensuelle d’Yves Bichet qui sait, depuis le premier livre, et dans des contextes très différents, restituer ce qui grouille, bouillonne et déborde de la vie du corps.

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Dans la masse d’écrits qu’a suscités le cinquantenaire de Mai 68, Trois enfants du tumulte restitue très justement de l’intérieur ce que ce mouvement a eu de libérateur mais aussi d’illusoire et de destructeur pour les plus fragiles. Et on perçoit à travers lui l’indocilité fondamentale que l’auteur dissimule sous ses dehors modestes.


Yves Bichet est l'invité du Livre sur les quais

www.lelivresurlesquais.ch


Yves Bichet, «Trois enfants du tumulte», Mercure de France, 270 p.

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