Philippe Macasdar a renoncé à postuler à la direction du Théâtre de Vidy. C’est une bonne nouvelle. Non pas parce que le bouillonnant directeur du Théâtre Saint-Gervais n’avait pas le profil, mais parce qu’il rayonne désormais à Genève sur une maison toute dévouée à la scène dramatique depuis que le Centre pour l’image contemporaine a quitté les lieux et que sa programmation se ressent de cette concentration.

Avec, d’ailleurs, une constante parmi ces spectacles de qualité: un intérêt marqué pour les années 70 et l’élan libertaire qui les a animées. La saison dernière, on se souvient de Foucault 71 et de La Loi du marcheur. Dans le premier, des comédiennes inspirées revenaient sur les discours et les actions du philosophe spécialiste de l’aliénation. Dans le second, Nicolas Bouchaud électrisait la salle avec les écrits plein de sagacité du critique Serge Daney.

Rebelote cette saison, dans le sillon seventies. En octobre, Martine Corbat et Laure Donzé liaient avec sensibilité le combat pour l’indépendance du Jura à la figure de Zouc, comique emblématique de ce culot politique dans Z. forfait illimité (LT du 04.10.2012).

Et ces jours, c’est Mai 68, ou plutôt ses reliques, qui occupe le plateau. A nouveau, la proposition est un pur joyau. Quelle délicatesse dans le tressage entre réalité et fiction! Quel doigté dans cette manière de s’insurger des lendemains qui déchantent sans figer le propos! Ouvrage de filles, là encore, Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon raconte avec subtilité la fascination et l’agacement que suscitent les «héros» de 68 auprès de la jeune génération.

D’un côté du divan, seul élément de décor, trois trentenaires anxieuses, passionnées (Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas), se battent avec un monde individualiste, mais surtout mou, où tout semble se dérober. De l’autre, Simon (Simon Bakhouche) comédien de 63 ans, ex-mao, affiche la sérénité dégagée de l’homme qui a tout tenté, tout osé. Entre les deux, une relation étrange qui va de la tendresse à l’incompréhension. Tantôt les jeunes filles criblent de questions celui qui a connu la «révolution», tantôt elles rêvent de l’enterrer vivant avec ses slogans définitifs qui laissent sans voix ses petits-enfants. Entre deux, films, slow poétique, reconstitution factice, mais vraie émotion déferlent sur une scène qui ressemble à un laboratoire historique en pleine ébullition.

Une idée de travaux pratiques à exercer entre amis? Exposer une certitude à laquelle on croit sans ciller. Dans le spectacle, le moment, poignant, révèle la difficulté contemporaine de s’engager. La relativisation forcenée ne compte plus ses ­blessés.

«Tout ce qui nous reste...», Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 3 nov., 022 908 20 00, www.saintgervais.ch