théâtre

«Les Mains sales», une leçon de politique

Philippe Sireuil monte la pièce à thèse de Jean-Paul Sartre, créée en 1948 à Paris. Grâce au talent de Roland Vouilloz et de Joan Mompart, le débat entre pragmatisme politique et pureté idéologique est diablement vivant

Encore d’actualité, Les Mains sales, pièce à thèse de Jean-Paul Sartre, créée à Paris en 1948? Et comment! Le duel entre pragmatisme politique et pureté idéologique qui sert de colonne vertébrale au texte n’a jamais été aussi virulent. Terrorisme, moralité des politiciens, secrets d’Etat, pas un jour ne passe sans qu’on interroge les agissements des gouvernements et de leurs opposants parfois violents.

C’est dire si ce face-à-face entre Hoederer, le fin limier du Parti, et Hugo, le jeune fanatique, est toujours aussi légitime. D’autant quand il est empoigné par Roland Vouilloz et Joan Mompart, comédiens virtuoses dans l’art de rendre le débat vivant. Mardi dernier, soir de première à la Comédie de Genève, le spectacle mis en scène par Philippe Sireuil n’avait pas encore atteint son plein déploiement, mais déjà, les deux hommes avaient trouvé le ton de leur échange: poignant.

Trois coups de feu. Le prix à payer pour mériter la confiance des camarades. Hugo, enfant bien né qui a toujours eu le ventre (trop) plein, envie la rugosité et la radicalité des vauriens. Le jeune militant a faim d’actes définitifs, de gestes fondateurs. Et réclame sa part de défi musclé.

Oui, mais voilà, il tombe sur un os. Car sa cible, un ponte du Parti – formation politique qu’on peut aisément assimiler au Parti communiste –, présente une terrible arme, il est «vrai». «Tout ce qu’il touche a l’air vrai. Il verse le café dans les tasses, je bois, je le regarde boire et je sens que le vrai goût du café est dans sa bouche à lui. C’est le vrai goût du café qui va disparaître, la vraie chaleur, la vraie lumière», désespère Hugo, devenu secrétaire d’Hoederer pour mieux le tuer.

Oui, Hoederer est vrai, et charismatique, et diablement visionnaire. En 1943, il comprend qu’à la fin de la guerre, son parti sortira gagnant du jeu des alliances internationales, mais qu’avant, il a tout intérêt à signer l’union nationale avec les Patriotes et les conservateurs s’il ne veut pas que cette suprématie venue de l’Est soit vécue par le peuple comme une ingérence extérieure. D’où les négociations avec les ennemis politiques (Philippe Morand, Itsik Elbaz), vécues par le reste du Parti comme une trahison. D’où, également, la mission d’extermination assignée à Hugo.

Jean-Paul Sartre n’a pas la plume forcément légère quand il transforme la scène en forum politique. Et, dans une mise en scène qui, comme le décor de Didier Payen, prend le parti de la clarté sans chichi, il faut tout l’art de Roland Vouilloz pour rendre croustillante cette leçon de stratégie. En revanche, l’écrivain philosophe prouve son intuition de dramaturge en intégrant un troisième élément, perturbateur, dans la lutte entre le pragmatique politique et le jeune illuminé: Jessica, épouse d’Hugo et délicieuse femme-enfant. Sur la scène de la Comédie, elle a les courbes voluptueuses et le parler franc de Berdine Nusselder, comédienne néerlandaise qui a fait ses classes à Bruxelles. Bain moussant et moue boudeuse, Jessica rappelle les héroïnes gordardiennes, d’Anna Karina à Brigitte Bardot.

Une Nouvelle Vague qui s’affiche d’ailleurs sur grand écran entre les différents tableaux de la pièce. Sommet de sensualité écervelée qui tourne la tête des deux gardes du corps (Georges Gbric et Thierry Hellin, très bien), Jessica est pensée par Sartre comme le parfait négatif d’Olga (Sophie Lukasik), activiste sans pitié, et souris (à matière) grise du Parti. Cette dichotomie entre le corps et la tête versant féminin a dû exaspérer Simone de Beauvoir, libre compagne de Sartre, qui était un corps ET une tête, mais, au-delà de cette vieillerie d’avant la révolution sexuelle, la pièce n’a pas vieilli.

C’est surtout l’observation psychologique d’Hugo qui frappe par son raffinement. Le pauvre jeune homme est coincé. Dans tous les sens du terme. Il étouffe d’être né bourgeois, il étouffe aussi sous sa lucidité. Il ne faut pas être très futé pour tuer, dit en substance Sartre. Dès que le cerveau entre en jeu, le bras tremble, la volonté s’émeut. Joan Mompart rend parfaitement cet affolement. L’acteur au physique d’adolescent et à la voix haut placée bondit sur place: Hugo n’arrive pas à s’ancrer. Le Parti n’a pas confiance en lui, sa femme le charrie, lui-même se déprécie. C’est un poids léger dans une lourde artillerie.

Existentialisme, engagement, on présente souvent Sartre comme une machine de guerre. Ici, il prouve qu’il avait une attention toute rousseauiste pour les faibles, ceux que le destin use et jette, ceux que l’Histoire sacrifie.

Les Mains sales, La Comédie de Genève, 022 320 50 01, jusqu’au 8 mai, 2h30, www.comedie.ch

Hugo étouffe d’être né bourgeois. Il étouffe aussi sous sa lucidité. Il ne faut pas être trop futé pour tuer

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