«Comment je vais? Je suis inquiet et ne me sens pas en sécurité. Mais entre la peur et la responsabilité de dénoncer, mon choix est vite fait», clame Zunar, dont une sélection dessins est exposée avec ceux de son confrère africain Gado à Morges. Le caricaturiste de 54 ans est sous le coup de neuf chefs d’inculpation liés au «Sedition Act», et encourt une peine de quarante-trois ans d’emprisonnement. Le procès devait avoir lieu fin janvier, il a été repoussé pour la cinquième fois. Son crime? Dénoncer sans relâche la corruption, véritable fléau en Malaisie. «Tous les médias sont contrôlés par les hautes sphères du pays. Les réseaux sociaux sont devenus pour nous des moyens d’information alternatifs. Je poste quotidiennement mes dessins sur Facebook et Twitter, pour que les gens ouvrent les yeux et se rebellent.» La voix de Zunar dérange et, désormais, le dessinateur s’est vu prononcer une interdiction de quitter le territoire.

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Autre continent, même problème. Gado est originaire de Tanzanie est s’est exilé à Nairobi, au Kenya, en 1992. Les pressions et les menaces, il connaît également. Pas question pour autant de rendre les crayons, «Mon but est de provoquer et de susciter la réflexion. C’est pour cette liberté que je lutte», dit-il. La politique d’intimidation du gouvernement kényan et la situation sociale préoccupante de l’Afrique de l’Est sont devenus ses chevaux de bataille. Il a d’ailleurs créé en 2009 The XYZ Show, une sorte Guignols de l’info à la sauce kényane. L’émissions satirique cartonne.

Langage universel

C’est à la Maison du dessin de presse que les deux dessinateurs font entendre leur voix jusqu’au 2 avril. En mai dernier, ils se sont vus décerner le Prix international du dessin de presse, remis par la Ville de Genève et la Fondation suisse Cartooning for Peace/Dessins pour la paix. «Les soixante œuvres présentées n’ont pas été choisies par hasard. Il est important pour le public suisse de pouvoir saisir les références», souligne Stéphanie Billeter, administratrice de l’institution. Corruption, médias, justice et religion: les dessins sont classés par thématiques bien distinctes afin de faciliter la compréhension des contextes géopolitiques. Une exposition percutante durant laquelle on sourit, puis réfléchit. Pour Kofi Annan, président d’honneur de la Fondation Cartooning for Peacex, «les dessins de presse nous font rire, mais c’est aussi une chose sérieuse. Ils ont le pouvoir d’informer mais aussi d’offenser.»

 C’est pour soutenir ce médium menacé que l’ex-Secrétaire général des Nations unies, Jean Plantu (caricaturiste au Monde) et douze des plus grands dessinateurs de presse internationaux se sont réunis en 2006, au siège de l’ONU, à New York, afin de créer l’association Cartooning for Peace, dont l’objectif est la promotion des échanges sur la liberté d’expression et la tolérance. La fondation suisse du même nom verra quant à elle le jour en 2009, cofondée par le dessinateur du Temps Patrick Chapatte, Plantu et Marie Heuzé, ancienne porte-parole de Kofi Annan. Tous les deux ans, celle-ci remet le Prix international du dessin de presse. Zunar et Gado ont été récompensés il y a neuf mois pour leur courage et leur engagement exceptionnel en faveur des droits de l’Homme. Précisément le 3 mai, journée internationale de la liberté de la presse. Tout un symbole.


«Zunar et Gado», Maison du dessin de presse, Morges, jusqu’au 2 avril. www.maisondudessindepresse.ch