Comment adapter un texte littéraire en bande dessinée ou en images? La question est délicate et complexe, et personne mieux que Pierre-Alain Bertola n’a su, tout au long de sa carrière aux nombreuses facettes, trouver l’équilibre subtil entre fidélité à l’écrivain, interprétation personnelle et apport allant au-delà de la simple illustration. C’est ce travail, cette démarche d’intense réflexion sur le texte, d’appropriation, d’apprivoisement pourrait-on dire, que la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature a voulu mettre en évidence dans une remarquable exposition consacrée au dessinateur nyonnais, décédé brutalement en 2012, le jour de son cinquante-sixième anniversaire.

Le dessin de Bertola est saisissant, aérien, vaporeux, rapide mais mûrement réfléchi, parfois à la limite de l’abstraction.

A travers les quelque 130 œuvres présentées, dessins, lavis, aquarelles, esquisses, études, planches de BD, story-boards, carnets de projets et de notes dessinées, on peut découvrir pas à pas le processus qui transforme les mots en images. Particulièrement émouvants, les exemplaires de livres en lecture que Bertola annote, surcharge de croquis, dans lesquels il biffe ou met en évidence phrases et paragraphes pour en retenir l’essentiel… Moment significatif, intime, en grande proximité avec l’auteur qu’il cherche à comprendre et va s’efforcer de respecter, point de départ de son travail d’approche. Saisissant aussi, le dessin de Bertola, aérien, vaporeux, rapide mais mûrement réfléchi, parfois à la limite de l’abstraction: «Virtuose du trait et poète du lavis», écrit dans sa postface au très beau catalogue Tiziana Andreani, co-commissaire de l’exposition avec Carinne Bertola, veuve de l’artiste et fondatrice d’une association pour le rayonnement de son œuvre, ainsi que l’inventaire et la mise en valeur de son fond d’archives.

Compagnonnage d’une vie

Grand lecteur, Bertola a côtoyé en permanence la littérature, avec passion et parfois avec obstination quand il fallait négocier des droits d’adaptation. Ainsi, il aura mis vingt ans et entrepris plusieurs projets et ébauches avant d’aboutir à la publication de sa bande dessinée adaptée du roman «Des Souris et des hommes», de John Steinbeck, sortie chez Delcourt en 2009. Son chef-d’œuvre et l’aboutissement d’un compagnonnage de toute une vie: il avait 14 ans quand il a découvert ce court récit du grand écrivain américain à l’occasion d’une lecture scolaire qui lui procure, selon ses termes, sa «première vraie, grande émotion littéraire».

C’est d’ailleurs une réalisation de près de six mètres de hauteur tirée de cette bande dessinée qui domine l’exposition: l’immense lapin que Lennie, le doux colosse simple d’esprit de Steinbeck, qui rêve d’un ranch et d’un élevage, voit dans ses hallucinations. Bertola l’a peinte pour son exposition de 2011 au Centre Steinbeck de Salinas, en Californie. Pour l’anecdote, le rouleau envoyé des Etats-Unis est arrivé à la Maison de l’écriture de Montricher quelques heures à peine avant le vernissage de l’exposition.

Un autre grand écrivain que Bertola a rencontré, c’est le Vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, qu’il compare d’ailleurs à Steinbeck, tant pour leur écriture, qui «reflète la ruralité» avec un travail sur certains archaïsmes de la langue, que pour leur ancrage, «un pied dans la montagne et un pied dans l’eau». Pourtant, il n’en gardait pas un bon souvenir de ses lectures scolaires. Mais il tombe sur une nouvelle inédite du vivant de l’écrivain et publiée en 1992 seulement, «Le Gros Poisson du lac», qui change sa vision de Ramuz. Bertola va l’interpréter avec une forme d’«illustration narrative», avec des images séquentielles et abondantes, dans la foulée des ouvrages proposés par Futuropolis et Gallimard associant un grand écrivain et un grand dessinateur, le tandem Tardi-Céline étant resté dans les mémoires. Quatre-vingt dessins pour 56 pages, le livre est remarquable, et il est retenu parmi les vingt plus beaux livres suisses de l’année par l’Office fédéral de la culture (éditions La Joie de lire, 1996, hélas épuisé).

De Dürrenmatt à Frankenstein

L’exposition de Montricher témoigne d’autres expéditions encore de Bertola dans les contrées littéraires – l’expédition est un thème qu’il a abordé plus d’une fois. Des recherches concrétisées ou restées à l’état de projets pour des illustrations, des bandes dessinées, des scénographies d’opéra ou de théâtre, tous domaines où il a déployé son infatigable activité créatrice. De Shakespeare à Friedrich Dürrenmatt, de Henrik Ibsen à Mary Shelley et son «Frankenstein», pour une pièce de théâtre jouée à Coppet et que Bertola avait l’idée d’adapter sur les bords du Léman dans une bande dessinée en six volumes, dont il a même fait le découpage graphique. Il envisageait de confier le dessin au jeune suisse Patrick Mallet, et un rêve de Carinne Bertola serait de donner vie à ce projet un jour. Avec un détour aussi du côté du «Mahabharata» pour un projet de spectacle non retenu, mais dont restent quatre pages à l’aquarelle et à l’encre de Chine, étonnantes dans la production de Bertola toute en sépias, noirs et blancs et seules taches de couleurs vives sur les murs de l’exposition.

Un autre écrivain, avec qui Bertola a travaillé à plusieurs reprises et qui est devenu un ami, Eugène, a parfaitement résumé cet artiste fonceur en s’adressant directement à lui dans «Le Temps» au moment de son décès: «C’était si facile de rêver avec toi», écrivait-il, en décrivant un personnage qui savait «danser sur les concepts» avec «l’entêtement d’un bulldozer».

«Pierre-Alain Bertola, écritures graphiques», Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature, Montricher. Jusqu’au 30 décembre. De 14h à 17h, sauf le lundi, fermeture du 24 au 27 décembre.

Table ronde autour de l’adaptation de Steinbeck par Bertola avec Cuno Affolter et Sämi Ludwig, vendredi 4 décembre à 19h (entrée libre). Visites commentées et ateliers créatifs pour enfants dès 7 ans, renseignements 021/864.01.01 ou www.fondation-janmichalski.com