Sur le quai, à la descente du train, on se sent comme les chats qui rôdent dans ses romans, délicieusement largués. Et puis on perd le nord, comme dans les brumes de ses fictions. L’adresse était pourtant centrale, «Grand-Rue, à Porrentruy», avait dit Elisa Shua Dusapin. «Prenez la rue en face de la gare, c’est tout droit.» On est parti dans la direction opposée, évidemment, et on a dû appeler, penaud, l’écrivaine à la rescousse.

En marchant à sa rencontre, on repense à ce qui fait le charme de ses récits. Un côté Lost in Translation, le fameux film de Sofia Coppola, où Bill Murray et Scarlett Johansson errent dans un palace tokyoïte. Dans Hiver à Sokcho, qui l’a révélée en 2016, comme dans son récent Vladivostok Circus, salué par l’auteure Camille Laurens dans Le Monde, elle dilate cette étrangeté qui saisit le voyageur devant l’inconnu. Une affaire de langue qui vous échappe. De code soudain douteux. Ce décalage, c’est celui que vit Nathalie, la narratrice de Vladivostok Circus. Elle a 22 ans, elle conçoit des costumes et elle se retrouve dans un cirque en bordure d’océan, enrôlée par un trio spécialisé dans la barre russe.

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Pour se faire peur, on s’imagine un instant effectuant un salto sur une barre portée par deux Hercule. C’est à ce moment-là qu’Elisa Shua Dusapin tombe du ciel, manteau bleu encre dans le jour blanc, allure de ballerine en civil. Porrentruy est la ville où elle a grandi, raconte-t-elle sur la route déserte. A main gauche, des maisons se rengorgent comme des notables après le banquet. Sur une grille, une plaque indique Florent Dusapin, acupuncteur et naturopathe. Juste en dessous, un autre nom, Kyung-ah Lee Dusapin, consultante en feng shui.

Ce sont ses parents, ceux à qui elle doit tant, confiera-t-elle plus tard. Son père, Français, lui a donné le goût des randonnées qui n’en finissent pas, dans les prairies du Jura ou sur les plages de Normandie. Il l’a initiée au taekwondo, art martial coréen dans lequel il excelle. Kyung-ah, qui a eu tant de vies – étudiante passionnée de littérature médiévale française, journaliste à la radio à Zurich, directrice de magasins – lui a transmis le goût des métamorphoses.

A genoux dans son salon, devant la table basse où embaume une cafetière italienne rouge, Elisa, 28 ans, dit qu’elle n’est ici que de passage. Elle vient d’emménager dans cette Grand-Rue, juste en face de la bibliothèque où, fillette, elle attendait parfois sa mère, la guettant par la fenêtre, juchée sur un escabeau. Dans deux mois, elle s’installera ailleurs, sans doute à Lausanne pour se rapprocher des artistes avec lesquels elle travaille. Une cloche sonne. Un coup dans le ciel de l’hiver. C’est l’église Saint-Pierre, à deux pas de l’Ecole Sainte Ursule, qui donne un air sépia à l’après-midi. L’élégance d’une parenthèse.

Jardins suspendus

Elisa Shua Dusapin remonte les allées de ses printemps, souple comme le calame des scribes d’antan. Elle ouvre des portes dans sa mémoire et nos yeux divaguent d’un jardin suspendu à l’autre. Sur une table, ce sont deux roses de jardin qui soupirent dans un verre d’eau. Dans la cuisine, un ficus s’agace du ronflement d’un nain au nez protubérant. L’intérieur d’Elisa est une suite de maisons ambulantes: autour d’un arbre, des romans dessinent des routes orientales. La Cigale du huitième jour de Mitsuyo Kakuta fait du coude à Faire l’amour de Jean-Philippe Toussaint. Marguerite Duras est envoûteuse sur le Mékong. Yoko Ogawa libère des oiseaux chanteurs.

Ecrire était donc son karma, s’emballe-t-on sous l’effet du café. Les journalistes ont des formules tapageuses. Elisa corrige. Adolescente, elle dansait en tutu, virevoltait sur la glace, patrouillait dans les prés, manipulait les langues comme autant de clés enchantées. Le coréen d’abord avec ses grands-parents débarqués dans les années 1970 en Suisse, à Trogen, où ils ont dirigé l’orphelinat coréen du Village Pestalozzi, l’allemand parfois, le français avec ses parents et ses trois sœurs, l’anglais avec la parentèle.

Une chambre bazar

Et sa chambre, comment était-elle? Un bazar, s’esclaffe-t-elle, qui faisait l’effroi de sa mère. Des habits émeutiers détricotaient les frontières de la nuit et du jour, des livres en pile prenaient l’allure de bouées dans un lac démonté, des épopées coulaient à l’improviste d’une boîte de peinture – aujourd’hui encore, elle dessine toutes ses histoires, avant de les écrire.

Ce chaos est un creuset. A 18 ans, sa matu obtenue, elle s’envole «pour mettre de l’ordre dans sa vie». Elle voudrait être comédienne – elle l’a été à Genève, dans une version des Suppliantes d’Eschyle montée par Maya Bösch. Elle voudrait qu’il y ait moins de flou dans ses désirs. Elle voudrait renouer le fil que lui ont offert en partage ses grands-parents. Elle voudrait tirer le meilleur de ce sentiment qu’elle a toujours d’être entre deux mondes. Alors elle s’en va, sur les rails, dans les airs, avec son compagnon, réalisateur de télévision. Elle pose un barda en Corée, au Japon, en Russie plus tard, dans des hôtels miteux, des bouis-bouis où des aventuriers cuvent leurs échecs.

En mémoire, elle conserve des feuillets précieux, une part d’elle dévoilée pour sa maturité, des textes qui ont fait l’admiration de ses professeurs. Quand elle s’ancre à Bienne, à l’Institut littéraire suisse, c’est à ces pages qu’elle retourne. Elle leur donne une inflexion romanesque. Caroline Coutau, qui dirige les Editions Zoé à Genève, est emballée. Hiver à Sokcho paraît en 2016, chez Zoé donc, comme les deux romans qui suivront. Les critiques s’enthousiasment, les lecteurs se passent le mot. «Je me suis dit que je serais écrivaine six mois et que je reprendrais mes études de lettres à Lausanne.»

L’ombre d’un chat

Trois coups viennent de frapper. Saint-Pierre est théâtral. Chick s’est invité dans la conversation. C’était le chat d’Elisa, celui qui l’a accompagnée tant d’années, celui qui revit dans Vladivostok Circus, celui aussi à qui elle a dédié ce livre. Elle raconte comment avec son deuxième roman, Les Billes du Pachinko, elle a eu le sentiment de régler des comptes avec elle-même. Claire, l’héroïne, retrouve ses grands-parents coréens à Tokyo où ils tiennent un salon de Pachinko. Elle voudrait les ramener dans leur pays natal. Mais le fossé paraît soudain si grand.

Vladivostok Circus est un cap, souffle-t-elle. «J’étais dans le Transsibérien et j’ai eu le sentiment que j’écrivais sans perdre de plumes.» Pour la première fois, elle a eu la conviction qu’elle pourrait écrire toute sa vie. Malgré l’épuisement qui sanctionne chacun de ses livres, malgré la lenteur avec laquelle elle pose ses mots.

Quand elle marche dans les campagnes, tout s’éclaire, poursuit-elle. Des projets sortent des bois. Ces jours, elle adapte Le Rossignol et l’empereur de Chine, conte d’Andersen, pour Joan Mompart, futur directeur du Théâtre Am Stram Gram à Genève. Quand le coronavirus et ses suppôts auront levé le siège, elle espère se produire dans des récitals poétiques, punk ou rock, avec des amis musiciens. Son rêve? Ecrire un livre pour enfants, qui serait illustré par ses sœurs.

«Les livres d’enfants, quand ils sont réussis, me touchent plus que ceux pour les adultes. C’est tellement difficile à faire.» Sur un escabeau trône Un Sacré Père Noël, ce classique de Raymond Briggs. C’est un cadeau. «Tout ce que je possède, ce sont des cadeaux.» Elle ne garde que les plus loquaces, ceux qui égaient, parlent à tort et à travers, émeuvent à l’improviste.

L’église Saint-Pierre sonne encore. Mais on ne compte plus. On préfère improviser une séance de voyance. «Qu’aurez-vous fait dans dix ans?» «J’aurai écrit d’autres livres, j’aurai une famille, qui sait, des enfants. Et je serai encore plus proche de la nature. J’ai grandi sur un cheval.» Elle rira beaucoup aussi devant son clavier comme quand elle écrivait Hiver à Sokcho et que le choc des «o» la mettait en joie. Bientôt, c’est sûr, elle reprendra sa prose du Transsibérien, celle où les villes sont toujours tarabiscotées, les brumes prometteuses et les deltas ouverts sur l’inconnu comme les paumes des marins.

Au retour, sur le quai de la gare, l’image d’un chat vous poursuit. C’est Chick, figure tigrée, tel qu’il apparaît sur la couverture de Vladivostok Circus. Il porte un veston, une chemise blanche de dandy et se mire dans un miroir. C’est toute la malice d’Elisa. Son Magic Circus. Sa façon pop et drôle d’habiller nos songes.

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