Les fantômes du réveillon (3/3)

Maisons hantées, presbytères et catacombes

Pendant les Fêtes, Daniel Sangsue, le spécialiste des fantômes littéraires, nous livre des brassées d’histoires de revenants

Le monsieur rencontré au Livre sur les quais et qui m’avait parlé de ses deux maisons hantées m’a écrit un courriel:

«Cher Professeur,

Vous m’avez dédicacé votre Journal d’un amateur de fantômes et j’ai eu plaisir à le lire. Je suis maintenant dans votre essai de pneumatologie littéraire dont j’adore le titre.

Permettez-moi de revenir à notre conversation sous la tente des quais de Morges. J’avais évoqué quelques circonstances où j’avais été confronté à des présences, ce qui avait suscité votre intérêt.

La première concernait une propriété familiale, château du XVIIe siècle racheté par ma famille aux de S. vers 1816. Les locataires se plaignaient de manifestations d’esprits, particulièrement dans une pièce où elles étaient si fortes que leur chien refusait d’y entrer seul. Face à leurs plaintes répétées, j’avais fait venir une spécialiste. Avec sa baguette qui s’agitait beaucoup pendant la séance, elle crut sentir la présence d’un charnier sous la maison où auraient été enfouies des victimes du choléra. De même, elle crut déceler deux décès tragiques dus à l’écroulement d’un mur qui aurait écrasé les fils de la propriétaire, Mme D., lors de la construction du château.

Ce qui est sûr, c’est que notre maison de famille est voisine de l’église, ce qui expliquerait la présence d’une sépulture commune, et qu’il y a eu une période d’interruption dans la construction du château. De plus, les de S. avaient acquis le château, en 1670, parce que la famille D. était restée sans postérité.

Le deuxième cas évoqué concerne ma maison à T., achetée en 1990. Dès que nous y avons habité, j’ai ressenti une présence dans notre chambre à coucher, présence que percevait aussi mon épouse. Au fil du temps, cette présence s’est comme diluée et n’a plus été perceptible. En revanche, on l’a retrouvée dans l’escalier, où généralement toutes les personnes nouvelles pénétrant dans la maison tournent la tête à un moment donné pour fixer un point.

Maison hantée en Valais

Je peux encore vous citer un autre cas qui m’a été raconté, celui d’une maison de famille en Valais du côté maternel. Deux petites cousines âgées de 5 et 8 ans disent avoir rencontré dans un corridor un monsieur vêtu d’un complet trois pièces de style ancien et qui leur aurait même parlé. Or, à ce moment-là, aucune personne correspondant à cette description n’était ou ne pouvait être dans cette maison. Les deux fillettes ont pu le décrire précisément et, sur cette base, il a été possible de l’identifier. Il s’agirait d’un de mes grands-oncles, qui s’est suicidé en 1940. C’était quelqu’un de psychorigide, comme on dit aujourd’hui: par son intransigeance et son manque d’empathie, il avait amené son fils unique à se suicider à l’âge de 13 ans.»

La première histoire de fantômes m’a fait penser à un texte de Michel Tournier dans son recueil Des clefs et des serrures. Dans «Le charme et l’éclat», l’écrivain évoque le presbytère et le jardin dont il était propriétaire (avec un clin d’œil à Gaston Leroux: «Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat»). Le presbytère est hanté: chaque 14 novembre, à la Saint-Sidoine, entre minuit et 3 heures, «les trente-sept curés qui habitèrent cette maison près de deux siècles s’y réunissent et, après avoir rugi un bénédicité en latin et en chœur, ils ripaillent bruyamment au rez-de-chaussée». Quant au jardin, le mur du cimetière qui le surplombe de 2 mètres inquiétait l’écrivain:

«Une année je fus quérir le maire ‒ entrepreneur et maçon de son métier ‒ et lui fis observer que le mur présentait sur plus de vingt mètres un boursouflement à ses bases qui ne pouvait résulter que de la poussée souterraine d’une foule d’échines et d’épaules osseuses. A force, les morts ne finiraient-ils pas par percer? Le maire rit dans sa moustache.

‒ A mon avis, me dit-il, ça peut tenir une heure comme trente années. Si je peux me permettre, ne faites pas trop la sieste à l’ombre du mur!»

Vision macabre

Et Tournier de raconter que, suite à la nouvelle de l’engloutissement d’un chalet avec tous ses occupants dû à un glissement de terrain à Val d’Isère, il se leva et s’approcha de la fenêtre «en se félicitant d’avoir renoncé à [s] es vacances d’hiver». Or voici le spectacle qui l’attendait: «La vision était macabre et apocalyptique. A l’endroit du gros ventre, il ne restait du mur que le faîte, réduit à une mince bande de plâtre. Par une ouverture béante, un flot de terre noire et gluante envahissait le jardin. Y avait-il des tibias et des crânes? Je crois bien les avoir vus de ma fenêtre. Mais ils avaient disparu quand je fus sur place une heure plus tard. Avais-je eu une hallucination, ou bien était-on venu entre-temps les ramasser? Un rassembleur de squelettes à la face camarde, armé d’une faux…

Je ne trancherai pas. Cela fait partie, avec bien d’autres mystères que je raconterai plus tard, du charme du presbytère et de l’éclat de son jardin.»

Charme des maisons hantées, c’est discutable… sauf si l’on entend le mot au sens étymologique, en lien avec la sorcellerie: charmes vient de carmina, les chants magiques.

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Présentant aux étudiants de mon séminaire de master Les mille et un fantômes d’Alexandre Dumas et lisant avec eux le cadre de ces récits enchâssés, j’en viens à parler des catacombes. Dumas les évoque à propos des carrières souterraines de la plaine de Montrouge, et l’extraction des blocs de pierre qu’il décrit est symbolique de la catabase à laquelle il se livrera dans les récits qui suivent. J’ai un petit PowerPoint qui montre les photos prises lors de la visite des catacombes racontée dans mon Journal (26 septembre 2014).

Un étudiant intervient alors pour signaler que, durant son Erasmus à Paris, il a lui-même exploré des parties des catacombes interdites au public et en a rapporté des vidéos. A la fin de la séance, il nous les montre sur son ordinateur: on le voit, accompagné de trois compères, s’introduire par une mince ouverture dans des boyaux étroits où le groupe a dû cheminer ou ramper pendant trois heures pour atteindre une section intéressante.

Carte détaillée

Les séquences suivantes se passent dans des enfilades de salles où les explorateurs doivent marcher sur des monceaux d’os jonchant le sol. Il y a aussi, comme dans les catacombes visitables, de grandes piles d’os et de crânes bien ordonnés, et des inscriptions indiquant leur origine. Nous sommes tous impressionnés par ces images qui nous mettent en contact avec la face cachée de l’iceberg des catacombes, ces centaines de kilomètres de conduits bondés d’ossements, nécropole oubliée où des casse-cous se perdent parfois et ne reparaissent jamais. Notre étudiant Erasmus les a visités pendant des semaines, dressant au fil de ses explorations une carte détaillée de ce territoire fascinant.

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