Cent dix musiciens serrés dans un box noir. Lumière froide. Le maître, calme jusque-là, s'impatiente: «Ne soyez pas aimable! Stravinski n'est pas de la musique aimable!» Eva Fodor a son idée sur Le Sacre du Printemps. Seule femme dans une corporation d'hommes, cette jeune cheffe roumaine dirige comme une sylphide. Les gestes sont souples, lents. Tout en verticalité. Les musiciens répondent avec une sonorité douce, éthérée. Mais Pierre Boulez se veut rigoureux. «Le tempo est trop lent. Pas besoin de faire ces petits gestes, vous perdez de l'énergie.»

A 82 ans, le chef et compositeur français, icône de la musique contemporaine, dont le nom même fait fuir ceux qui redoutent ce langage qu'ils jugent «dissonant, cérébral», mène l'Académie du Festival de Lucerne sans sourciller. Un peu voûté, Boulez a l'air à peine vieilli. Certes, il est fatigué en cette fin d'après-midi; il est resté longtemps assis sur un podium à écouter quatre jeunes chefs d'orchestre diriger Stravinski. Jamais il n'a haussé le ton. Jamais il n'a cherché à humilier ces apprentis sorciers. Ses remarques sont précises, concises. Et ses journées bien remplies. De 10 heures à 20h30, il enchaîne répétitions et masterclasses, répond aux questions des musiciens - des bambins face à cet octogénaire inoxydable.

Depuis 2004, l'Académie du Festival de Lucerne s'évertue à combler une brèche. Certes, les conservatoires ont fait des progrès, mais la musique du XXe siècle - encore plus celle après 1950 - reste la partie congrue de l'enseignement. En recevant des jeunes chefs et compositeurs à Lucerne, Boulez veut leur transmettre un savoir-faire qu'il a acquis sur le tas. S'il cite Hans Rosbaud ou Hermann Scherchen parmi ses modèles, il s'est littéralement improvisé chef d'orchestre. «Quand j'ai créé les concerts du Domaine musical dans les années 1950 à Paris, j'ai beaucoup appris parce que les musiciens étaient au même niveau que moi sur les œuvres nouvelles.» Et de s'étonner que des violonistes, auditionnant pour décrocher des postes dans des orchestres symphoniques, puissent être perdus face à une partition de Schönberg. «Les conservatoires devraient enseigner Stravinski et Bartók pour le rythme spécialement, et la Seconde Ecole de Vienne pour l'intonation et les intervalles.»

Loin d'être dépassés, les jeunes chefs sélectionnés à Lucerne maîtrisent les rythmes inégaux de Stravinski. Mais Pierre Boulez est intransigeant sur le tempo. «Soyez rigoureux!» lance-t-il à l'Anglais Fergus Macleod, 20 ans, dont le naturel exubérant - grands gestes hachurés - tranche avec l'esthétique minimaliste de Boulez. «Si vous adoptez un tempo qui fluctue, ils ne sauront pas vous suivre», dit-il à Eva Fodor, cheffe roumaine de 28 ans au geste plus rond. «Vous devriez changer le caractère du morceau sans changer de tempo», fait-il remarquer au chef espagnol Pablo Heras-Casado, 30 ans. Aucun candidat n'y échappe. Et même Geoffrey Paterson, autre Anglais qui connaît Le Sacre sur le bout de sa baguette, s'efforce de conserver son sang-froid.

Contrôle et lâcher-prise: la quadrature du cercle. La méthode Boulez n'est pas donnée à tous. Fergus Macleod doit apprendre à canaliser son énergie. «Je suis une personnalité flamboyante. Je me dépense beaucoup quand je dirige, j'utilise des gestes très expressifs - l'antithèse absolue de Boulez. Rien n'est de trop, tout a sa place chez lui, et il y a pourtant une énergie phénoménale.» A l'inverse, Geoffrey Paterson se sent en territoire familier. «Certains profs de direction d'orchestre m'ont incité à faire des mimiques quand je dirige. Cela me met mal à l'aise. Boulez ne sourit jamais. Son regard est extrêmement concentré. Toute son attitude physique - les bras, les mains et les doigts - traduit ce qu'il désire comme expression musicale.» Eva Fodor, familière du langage du XXe siècle pour s'être formée auprès d'un autre chef-compositeur, Peter Eötvös, admire également Boulez. Mais elle refuse d'étouffer sa sensibilité de femme. «Je ne veux pas être masculine quand je dirige. Je ne veux pas non plus porter une minijupe et des hauts talons. En revanche, je m'efforce de parler d'une voix plus basse quand je m'adresse aux musiciens; j'essaie de rester claire et centrée.»

A chaque individu sa stratégie. Sans personnalité, pas de moteur. Il y a les expansifs, qui affichent clairement leur ambition de se positionner en chef. «Quand je suis sur un podium j'atteins le comble du bonheur, s'exclame Fergus Macleod. Tout chef qui prétend qu'il ne goûte pas au pouvoir de la direction d'orchestre ment.» Et de se reprendre pour ne pas paraître prétentieux. «Ce n'est pas tant le pouvoir mais le plaisir de faire de la musique avec tant d'individus - une centaine! - qui me plaît.» Geoffrey Paterson préconise au contraire la discrétion. Un bachelor et un master en poche, fort d'une expérience de répétiteur à l'Opéra de Glasgow, ce jeune homme souhaite poursuivre dans cette voie. Briller en coulisses plutôt que sur la scène. Etre répétiteur dans une maison d'opéra en Allemagne pour exploser dans dix ans. «Pour moi, un chef est un maillon dans une collaboration plus globale. Même si j'apprécie les applaudissements au terme d'un concert, je n'aime pas trop être face au public et qu'on me regarde.» Cette modestie sans doute exagérée cache une hantise de passer pour un chef inexpérimenté. A l'ère où le marketing se jette goulûment sur des jolis minois pour orner les pochettes de disques, Geoffrey Paterson redoute la tricherie. «Il n'y a rien de pire qu'un chef d'orchestre qui est promu pour le marketing, et non pour les musiciens.»

Boulez lui-même a horreur de tout show off. Sa rectitude, ses opinions tranchées et son beau parler (sans compter son génie) lui ont d'abord valu l'étiquette d'un tout-puissant imposant ses diktats, avant qu'il ne s'assouplisse. Son activité de chef - et non sa casquette de compositeur - lui a gagné la sympathie du grand public. Les apprentis chefs le savent, et leur participation à la masterclass de Boulez est un sésame inestimable.

Mais ces quelques jours passés à Lucerne ne suffiront pas pour asseoir une carrière. A de rares exceptions près (le répertoire baroque), le chef du XXIe siècle se doit d'être tout terrain. Pablo Heras-Casado a d'abord dirigé un orchestre sur instruments d'époque avant de se frotter aux œuvres du XXe siècle et d'être engagé comme chef assistant à l'Opéra de Paris. Il dirigera prochainement Messiaen, Stockhausen et Boulez (Le Marteau sans maître) à Paris, et le nouveau ballet Les Enfants du paradis de Marc-Olivier Dupin au Palais Garnier. L'ère du Maestro est elle aussi révolue. «Les jeunes chefs veulent faire davantage partie de l'orchestre», explique Fergus Macleod. On ne brusque plus les musiciens: on est leur complice. Leur égal sans l'être.

Boulez lui-même est un gentleman. Si la star octogénaire inspire le respect, les étudiants savent qu'ils ne seront pas fusillés en cas d'erreur. Encore que. Comment interpréter sa pique de l'autre soir? Il est 20h30. Les flûtistes patinent sur le même passage au terme d'une lecture éprouvante de Palimpsests de George Benjamin. Et le maître de lâcher dans un anglais goguenard: «Encore une fois et je sors mon revolver...»