Entretien

Maître de bal des amours mortes

Rencontrer Gabriel Matzneff chez son éditeur parisien, c’est comme plonger dans une armoire à souvenirs littéraires. Entretien avec un «diable» octogénaire toujours résolu à séduire. Et effrayé des ravages de «l’imbécillité puritaine»

Un bureau peut servir de symbole. Ce matin-là, alors que les frimas de l’hiver grignotent encore le printemps parisien, l’octogénaire le plus coquin de Saint-Germain-des-Prés a carrément opté pour l’antre du directeur de Stock. Cela tombe bien: Manuel Carcassonne n’est pas là, et la publication d’Un Diable dans le bénitier (Ed. Stock) n’aurait jamais eu lieu sans lui.

Gabriel Matzneff, 81 ans, nous attend l’œil gourmand, assis à la table ronde de réunion, dans le bureau du «patron». Lui, l’écrivain franc-tireur, le sniper des alcôves, installé dans le fauteuil d’un mandarin de l’édition française. L’honorabilité lui plaît: «Au fond, quand je relis les critiques et les jugements portés sur moi, je réalise que je suis un métèque. Un fils d’émigré en recherche obsessionnelle d’identité. Cela va vous faire sourire, mais moi, le descendant de russe blanc, le grand croyant à cheval sur les principes et les traditions, je me sens pleinement solidaire des immigrés maghrébins qui s’efforcent de tracer leur route ici, en France.»

Gabriel Matzneff est d’abord un visage. Un crâne. Une figure lisse, comme polie, à la façon de ces sages asiatiques croisés au détour des pagodes, drapés dans leur tunique safran ou leurs étoffes légères. Ah, l’Asie… Dans son dernier ouvrage, recueil de chroniques en forme de testament spirituel de la part de cet orthodoxe lettré et convaincu, l’Extrême-Orient de ses émotions passées est le grand absent. On aurait aimé que l’auteur d’Ivre du vin perdu et d’Harrison Plaza, le sulfureux voyageur qui arpenta jadis les rues chaudes de Bangkok ou Manille, garde dans son éloge de la sainte Russie une pensée pour les autres sagesses, au lieu de décrier les «mahométans» à la manière d’un polémiste un peu bigot. Il nous regarde. Notre critique ricoche. Aux pieds, des baskets d’ado. Sur le dossier de sa chaise, un chapeau de feutre. Son écharpe nous nargue. Son sourire reste une arme. La musique matznéfienne, celle qui rythme le Tout-Paris des lettres depuis les années 60, ne s’est pas encore tue.

Règlement de comptes

«Le pire, c’est l’autocensure. C’est de renoncer à écrire. C’est d’abandonner tout espoir de provoquer et d’exister.» Sa phrase est aussitôt assortie du plus fort des exemples: «Regardez Soljenitsyne qui enterre son manuscrit de L’Archipel du goulag pour être sûr de pouvoir le publier un jour. Un écrivain, c’est ça. S’opposer à l’ordre moral et politique du moment.» On ne répétera pas ici les premières lignes d’Un Diable dans le bénitier. Matzneff y règle ses comptes, sans citer le nom – mais tout le monde l’identifie très vite – avec une maison d’édition catholique qui crut bon de lui commander ce recueil de pensées… avant de renoncer à le publier in extremis sous la pression de l’ordre religieux qui la possède. Le sourire se fige. Le mépris transpire. Il nous tend son portable – pas un smartphone, un vieux Nokia à clavier – pour nous montrer le SMS «faux-cul» de repentance de l’éditeur qui l’a laissé tomber. «Je n’ai jamais voulu provoquer qui que ce soit. Je n’ai pas besoin de ça. J’ai juste tenté d’écrire une œuvre véridique, qui me ressemble. Je me suis toujours foutu de la morale officielle.»

A Naples pour oublier

Matzneff ne serait donc pas provocateur? Lui, le chantre des amours interdites avec de bien jolies et trop jeunes filles? Lui, l’admirateur de «ce cher Giacomo» Casanova dont il a évidemment toujours rêvé d’être l’émule? Lui, le sondeur des bas-fonds philippins ou thaïlandais, où l’exploitation sexuelle la plus vile s’entremêle avec la douceur des tropiques? Avouons-le. Notre homme est convaincant. Désarmant presque: «Je ne suis pas un cœur froid. Est-ce plus indécent d’avoir écrit sur mes passions que d’avoir, comme tous mes copains intellos du Quartier latin, pris fait et cause pour d’infâmes dictatures communistes qui internaient alors à tour de bras des talents littéraires épris de libertés?» La nostalgie, lorsque le grand âge approche, est évidemment une compagne insatiable. «On ne pourrait plus écrire aujourd’hui en France ce que publiait jadis Combat, le quotidien dirigé par Philippe Tesson dans lequel j’ai longtemps publié mes chroniques. François Hollande est un président qui ne lit jamais. L’Amérique bigotte et puritaine transforme nos sociétés. Il ne me reste plus que mes escapades à Naples pour tout oublier.»

Il y a un rituel Matzneff. Comme un rythme d’écriture qui se répète de livre en livre. Toutes les quatre ou cinq pages sonne l’heure du départ. Avant-hier, vers l’Asie du sud-est («Au fait, combien le décalage horaire?»). Hier vers Venise («Ces touristes chinois défigurent tout. Il ne me reste qu’une petite plage horaire, entre sept heures et neuf heures du matin»). Ces temps-ci vers Naples, où ce parfait locuteur italien nous parle de ses passions et tourments religieux entre deux restaurants de qualité. Un diable dans le bénitier, page 349: «Partout, l’imbécillité triomphe […] Nos contemporains se complaisent dans une atmosphère bien pensante, une écœurante mélasse…» Page 243: «Un artiste vieillissant, qu’il soit peintre, sculpteur, compositeur, est habitué à ce que ses amours les plus belles ne soient plus que des amours mortes.» La valse de la nostalgie a trouvé avec l’orthodoxe et conservateur Gabriel un maître de bal qui jamais ne se lasse.

Vieux parigot scandaleux

L’heure avance. Dans la petite rue voisine du boulevard Saint-Germain où Gabriel Matzneff perche dans un studio modeste, des touristes asiatiques pressées de tout photographier font crisser les roulettes de leurs valises sur le bitume. Notre écrivain, guilleret à l’approche de midi, n’est pas pressé de les croiser. «Je les entends de ma fenêtre. Pour elles, Paris est un décor. Moi, je suis un vieux parigot scandaleux.» On s’en retourne au livre, couverture bleu marine. La liberté, à 81 ans, doit bien avoir cette allure-là. Droite et frêle. Désuète, comme le sont les traditions, les saintes écritures, les rites religieux de la sainte Russie et tout ce fatras russophile conservateur et antipoliticien français que le chroniqueur Matzneff adore déverser en rempart contre «l’imbécillité cafarde qui ne cesse d’étendre son ombre sur la planète». «Je relis les livres que je sais par cœur pour retrouver des complices, pour échapper à la solitude, pour renouer le fil d’une conversation interrompue», sourit ce diable de Matzneff dans son bénitier. Ses lecteurs, dont nous sommes, font donc un peu pareil. n


Mais la musique soudain s’est tue (Ed. Gallimard)

Un Diable dans le bénitier (Ed. Stock).

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