Paul Bartel, doux géant à la barbe blanche et la soixantaine épanouie, savoure son déjeuner sur une terrasse d'hôtel donnant sur le lac. Malgré un agenda chargé, entre 20 films de compétition à visionner et une rétrospective qu'il anime avec son ami Joe Dante, sa fonction comporte ses avantages et l'enchante visiblement. Mais qui est Paul Bartel? A la fois un cinéaste «culte» et un inconnu. Depuis le milieu des années 60, sa carrière sporadique, riche d'une dizaine de films seulement, mal distribués de surcroît, en a fait une sorte de légende qu'il entretient par des apparitions comiques pour de nombreux amis, de Hi, Mom! (Brian DePalma, 1970) à Escape from L.A. (John Carpenter, 1996). Ses propres films, Private Parts, Death Race 2000 et Eating Raoul sont des comédies noires qui explorent le domaine des perversions humaines: sujet de prédilection qui l'a placé en porte-à-faux avec le système, mais aussi clairement en avance sur son temps.

Le Temps: Vous avez surpris tout le monde par votre excellent italien…

Paul Bartel: Je l'ai appris durant mes deux années d'études au Centro Sperimentale de Rome, au début des années 60. Marco Bellocchio était de ma volée et il m'a même fait faire une voix pour un court métrage. J'avais obtenu une bourse après quelques années à UCLA et j'ai choisi Rome plutôt que l'IDHEC à Paris parce que je préférais les films italiens de l'époque, surtout ceux d'Ermanno Olmi. Je sais que ça ne correspond à rien de ce que j'ai pu faire depuis, mais il est bien connu que les opposés s'attirent.

– Est-ce que vos parents ont soutenu votre vocation?

– Enormément. Mon père a travaillé dans la publicité. Il a dû mettre de côté ses aspirations artistiques à cause de la Dépression. Je pense que ma carrière a été pour lui une sorte de compensation, de sorte qu'il a même financé certains de mes films les plus radicaux.

– Avez-vous pu rester en contact avec le cinéma mondial depuis la Californie?

– C'est en effet un problème, puisque presque rien n'est distribué là-bas. Mais je suis membre de l'Académie et en particulier du comité pour l'attribution de l'oscar du meilleur film étranger, ce qui fait que j'en visionne une quarantaine chaque année. Je garde aussi un appartement à New York, la ville où je suis né, et j'ai déjà été juré dans d'autres festivals, à Berlin, Edinburgh, Gijon…

– «Private Parts», votre premier long métrage, a été produit par Gene Corman, le frère de Roger…

– Oui, avec un accord tacite de distribution de la MGM, qui a préféré s'en laver les mains. Les deux frères Corman partageaient des bureaux à la New World et Roger Corman voulait racheter les droits du film mais n'a sans doute jamais offert assez d'argent. Un peu plus tard, il m'a proposé d'assurer la seconde équipe d'un film de gangsters, Big Bad Mama, et c'est comme ça que je suis devenu un spécialiste de cascades automobiles!

– Vous vous êtes bien intégré à son système de production?

– L'ambiance était fantastique. On travaillait ensemble et on touchait à tout. C'était une situation qui n'avait plus existé à Hollywood depuis les années 1920-30. Mais on travaillait aussi pour des clopinettes: pour une année de travail sur Death Race 2000, je n'ai été payé que 5000 $ et je n'ai jamais vu la couleur du pourcentage promis. Roger était catastrophé en découvrant l'humour du film, et comme tant d'autres, il me l'a enlevé pour le «sauver». Son seul véritable art, c'est l'exploitation! Cela dit en toute reconnaissance.

– De «Eating Raoul» à «Scenes From the Class Struggle in Beverly Hills», vous vous êtes spécialisé dans la comédie noire?

– C'est une question de goût personnel. Je pense que la comédie peut aussi être une manière d'exprimer sa colère, ses frustrations. J'essaie juste d'en retirer une énergie positive. J'ai fait tôt dans ma carrière le choix de rester fidèle à mes bizarreries et au cinéma indépendant, alors que Brian DePalma, par exemple, a toujours voulu «jouer avec les grands». Pourtant, pour chacun de mes films, j'ai honnêtement cru qu'il aurait du succès.

– Pourquoi ne pas avoir amené votre dernier film, «Shelf Life», qui remonte à 1993?

– Je l'ai proposé, parce qu'il n'a jamais eu de sortie commerciale, mais le festival n'en a pas voulu: il ne correspond sans doute pas à l'image que les organisateurs se font de moi. Shelf Life est un film très expérimental, en fait plutôt une performance de théâtre. Depuis dix ans, j'essaie de donner une suite à Eating Raoul, mais toutes les compagnies avec lesquelles j'entre en contact semblent faire faillite. En ce moment, je suis en pourparler avec des Anglais…