Amagatsu ou l’éternité rêvée d’un danseur

Spectacle Maître adulé, le fondateur de la compagnie Sankai Juku présente ce soir et samedi à Genève «Tobari»

Il raconte son odyssée de l’espace

Pendant que la sonde Rosetta poursuit la comète «Chury»; pendant que le robot Philae pourrait bien percer, sur cette même comète, le mystère de la vie, à 511 millions de kilomètres de là, le maître japonais Ushio Amagatsu dialogue avec les étoiles, traquant lui aussi l’éternité. L’artiste et ses sept danseurs, torses nus ondoyants, visages de petits moines extasiés, évoluent, andante, à la lisière du monde, là où la pierre hésite à redevenir poussière, où le geste d’un homme suffit à voiler le soleil. Ushio Amagatsu a appelé son odyssée de l’espace Tobari. Comme toutes ses créations depuis les années 1980, ce spectacle suscite la ferveur de milliers d’admirateurs, de Tokyo à Paris, en passant par le Bâtiment des forces motrices (BFM) à Genève, ce soir et demain. Bonne nouvelle: il reste des places.

Mais il est devant vous, Ushio Amagatsu, sur le Rhône, dans le petit foyer des artistes du BFM. Il vous tend une main feutrée, déplore la pénombre et vous entraîne en direction du hall du théâtre par un chemin qu’on dirait inventé par lui: un couloir infini, voûté, au ras de l’eau. Vous suivez sa silhouette fine comme la plume d’un calligraphe, vous barbotez dans des catacombes que vous ne soupçonniez pas. Mais la clarté vous enveloppe: on est assis en face de lui, à dix pas du bar – avec un jeune interprète et Pierre Barnier, chargé de diffusion de la compagnie en Europe.

Il y a très longtemps… On pourrait commencer ainsi la trame de sa vie, celle qu’il retrace dans un beau livre*. Mais non. Disons «hier» parce que le temps ici ne se mesure pas à la clepsydre. Amagatsu voit le jour en 1949 à Yokosuka, une ville qu’on imagine vaguement sinistre, au bord de la mer. Son père dirige des stations électriques. Le Japon se relève d’un désastre sans nom. L’adolescent se rêve jazzy: sur son pick-up tournent les prouesses de John Coltrane, Miles Davis, etc. Ses parents le voudraient ingénieur. Il se voit acteur. Bientôt, il découvre l’univers du grand Tatsumi Hijikata, le maître de cet art qu’on appelle le butô, ce mouvement qui naît après la guerre, en réaction à l’américanisation de la société. Désormais, il ne jure plus que par ça, cette excentricité qui permet d’échapper aux lois de l’ego, ce retour à soi dans le mystère d’un geste.

Il y a très longtemps… Non. Disons «hier». Ushio Amagatsu a 25 ans, la détermination des goélands de son enfance lorsqu’ils domptent le vent. Il fonde la Sankai Juku à Tokyo, littéralement l’atelier des «choses de la montagne et de la mer». Il propose un stage via une annonce: une trentaine de garçons et de filles le rejoignent. Au bout d’un an, ils ne sont plus que trois. C’est avec eux qu’il crée Amagatsu shô. Tokyo bourgeonne, Amagatsu sort de sa chrysalide. Son obsession? La gravité. Lui et ses disciples se jettent dans le vide du haut des buildings, attachés à des filins. Un jour un fil casse, un homme s’écrase au sol. Amagatsu tourne le dos à cette bravade pour défier autrement la gravité. Il signe Kinkan Shonen («graine de kumquat»), l’histoire d’un enfant qui revient aux sources: l’océan.

De quoi parle-t-il dans ses spectacles? Toujours de la même chose, affirme-t-il. Ses questions sont celles du premier homme: «Qu’est-ce que la vie et la mort? Qu’est-ce que le temps?» Voyez-le au BFM, ses épaules de nénuphar, son visage de petit chat des collines, son sourire qui flotte à la surface, comme pour protéger le fond de l’étang. Pourquoi Tobari? «En japonais, «tobari» est ce rideau qui protège le sommeil de celui qui veut dormir quand la nuit vient. J’ai voulu élargir ce sens: lorsque nous regardons une étoile, nous ne savons pas si elle n’est pas déjà morte, mais nous contemplons sa lumière. C’est cet intervalle entre une vie très lointaine et sa vision qui m’inspire.»

Pour vivre cet entre-deux, les sept danseurs qui l’escortent s’enduisent d’une poudre blanche Shiseido. Pendant trois heures, ils s’abandonnent au pinceau d’un maquilleur, se dépouillent de leur jeunesse multibranchée pour se connecter à eux-mêmes. «Concentration» est le mot préféré d’Amagatsu. Liturgique, son œuvre? Rien de religieux, balaie doucement le chorégraphe. Mais un cérémonial en blanc parce que c’est ainsi qu’on change d’état, parce que le blanc capte la lumière, parce qu’il estompe surtout la frontière du masculin et du féminin, rendant à chacun une virginité androgyne. Cette traversée a son timing, immuable: une heure et 25 minutes. «Au-delà, le public peine à se concentrer. Cette durée, je n’y pense plus; elle s’impose à moi à chaque pièce, comme un biorythme naturel.»

Pendant qu’il parle, on pense un instant à Rosetta, cette ambassade des hommes captivée par la comète «Chury». L’astronome-danseur Amagatsu a planté 6600 étoiles sur la toile de fond de Tobari. Leur ordonnance correspond au ciel à Tokyo au moment de l’équinoxe d’hiver. Amagatsu cite souvent Arthur Rimbaud et ce poème: «Elle est retrouvée./Quoi? – L’éternité./C’est la mer allée/Avec le Soleil.» Une comète file. *«Ushio Amagatsu, des rivages de l’enfance au butô de Sankai Juku»; Actes Sud, 2013.

Tobari, Genève, Bâtiment des forces motrices, ve et sa à 20h30; loc.: www.adc-geneve.ch

Utsushi, Octogone de Pully, ma 25 nov.; loc.: 021 721 36 20.

Ses questions sont celles du premier homme: «Qu’est-ce que la vie et la mort? Qu’est-ce que le temps?»