Les cinéastes disent souvent qu’il n’y a rien de pire que d’avoir à diriger des enfants et des animaux. Et les producteurs abondent, traçant la plupart du temps au feutre rouge les lignes de scénario qui leur sont consacrées, afin d’économiser autant d’argent que de temps. Devant L’Autre Dumas, troisième long métrage du Français Safy Nebbou, impossible de ne pas penser qu’il en va de même avec les vedettes si établies qu’elles ne rechignent pas, à l’occasion, aux dérives les plus cabotines. Ci-devant Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde.

Le problème, pour un réalisateur, étant que, réunis ou non, ces deux-là sont de ceux qu’un producteur ne refuse pas: comme les enfants et les animaux, ils rapportent. C’est prouvé. Il faut donc faire avec, au minimum, ne pas oublier que ce type de comédiens n’est plus de ceux qui acceptent de refaire une prise trente fois, ni même dix fois, et, donc, mettre la mise en scène à leur service. Au lieu du contraire.

L’homme de l’ombre

Rien d’étonnant donc qu’il y ait peu de cinéma, peu de moments cinématographiques, aucune fulgurance dans L’Autre Dumas, chronique vaudevillesque autour du célèbre couple littéraire formé par Alexandre Dumas (Depardieu, rabelaisien évidemment) et son plus célèbre nègre, Auguste Maquet (Poelvoorde, décidément aussi bouleversant que formidable en costumes après avoir sauvé l’honneur dans Coco avant Chanel d’Anne Fontaine). Safy Nebbou a donc signé un film au service de ses comédiens. Avec une grande qualité: il n’a pas cherché à nager contre le courant, mais plutôt à placer quelques coups de nageoire dans les espaces de liberté restants. Exactement comme il avait réussi à amener Catherine Frot sur des territoires moins figés dans son précédent L’Empreinte de l’ange.

La première de ces libertés, c’est le scénario, étincelant et coécrit avec Gilles Taurand, admirable scénariste du Promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian, soit un orfèvre des dialogues et des avancées narratives sans ostentation. Le travail essentiel de Nebbou et Taurand a consisté à sculpter un diamant brut: la collaboration bien réelle de Dumas avec son nègre Maquet, son négatif en toutes choses, entre 1844 et 1851. Durant cette courte période et sur fond de révolution de 1848 dans laquelle ils furent impliqués, ces frères ennemis ont écrit 17 romans dont Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo ou La Reine Margot. Maquet en revendiqua, lors d’un procès en 1858, la complète paternité.

Le film adopte essentiellement le point de vue de Maquet, l’homme de l’ombre, à partir d’un quiproquo qui permet à Nebbou de poursuivre ce qui apparaît, en trois films seulement, comme sa thématique fétiche (l’identité et le mensonge): Maquet, mari fidèle et très à cheval sur les principes, ne contredit pas une jeune femme qui le prend pour Dumas et dont il tombe éperdument amoureux.

Un choix visuel inattendu

Afin d’accompagner ce point de vue et d’éviter, en plus de la présence écrasante de ses vedettes, d’avoir à enfiler les effets académiques du cinéma en costumes, Safy Nebbou a là aussi choisi de s’insinuer dans une fine respiration possible: il a confié la photographie de L’Autre Dumas à Stéphane Fontaine, le chef opérateur qui a donné à Jacques Audiard les images de De battre mon cœur s’est arrêté et d’Un Prophète. Au bout du compte, avec ce récit épatant, ces dialogues ciselés et ce choix visuel inattendu, Safy Nebbou tient la bride d’un film qui, sans être transcendant, dégage une intelligence et une drôlerie devenues denrées rares en France.

L’Autre Dumas, de Safy Nebbou (France 2009), avec Gérard Depardieu, Benoît Poelvoorde, Mélanie Thierry, Dominique Blanc. 1h45.