Musique

Maître Gims, OPA sur la variété

Le rappeur congolais publie un troisième album exténuant lesté de quelque quarante titres dont l’ambition ne fait pas mystère: séduire le plus grand nombre, à tout prix

Il ne voulait pas se «brider», lui qui ne se considère «plus comme un rappeur» et désire surtout s’ouvrir «au grand public». Champion du hip-hop mainstream en francophonie, Maître Gims veut donc aujourd’hui s’adresser à «chacun», s’essayant à tous les styles pour satisfaire «le plus de monde possible». D’une interview à l’autre, le leader de Sexion d’Assaut répète ses ambitions de conquêtes populaires, offrant trois ans après Mon cœur avait raison (2015) un album pachydermique pensé pour truster durablement le marché. Intitulée Ceinture noire, la chose organisée en trois parties et quarante titres épuise, mais promet pourtant de cartonner.

De ce troisième album, on a tout entendu, très peu retenu et l’énergie, comme l’enthousiasme manquent pour immédiatement renouveler l’expérience. Objet autoritaire au concept lourdingue – trois doubles CD, Première Dan, Deuxième Dan et Troisième Dan, contenants trente-et-un titres originaux et neuf bonus –, Ceinture noire n’est pas destiné à une écoute domestique au long cours. Plutôt à voir ses titres simultanément inonder les ondes radio ou les plateformes de streaming. On le sait: publier un album cohérent ou offrir quelques hits par saison ne suffit plus pour dominer l’industrie musicale.

Cannibalser l’espace

Désormais, qui veut exister dans le cirque pop doit sans faiblir constamment occuper ses divers canaux de diffusion. De cette omniprésence dépend la notoriété, comme l’assise économique d’un artiste. Et si les Deezer ou Spotify les rémunèrent encore timidement, YouTube leur promet une autre timbale: deux francs environ concédés pour milles «vues» – à la condition qu’une même vidéo cumule des millions de visionnages. Voilà pourquoi les acteurs de la pop s’y montrent maintenant hyperactifs. Voilà pourquoi, les rappeurs y diffusent à tour de bras des titres brillants ou plus communément faiblards qui, quelques années plus tôt, n’auraient peut-être même pas été sortis des placards. A Maître Gims de maintenant y dresser ses quartiers.

Lire aussi:  En France, les jeunes Noirs chantent leurs racines croisées

Ceinture noire et ses titres par troupeaux, alors. A ceux qui voudront voir dans la livraison du Parisien une forme d’audace créative ou, pourquoi pas, une inextinguible soif de partage, on répondra ainsi combien son disque n’existe que pour cannibaliser l’espace. A 31 ans, dont seize d’activité musicale vécus pied au plancher, le natif de Kinshasa devenu fin businessman se fiche bien de l’art pour l’art. Tout autant qu’il se moque de rafler le seul trône rap. Ce que vise Gandhi Djuna (son vrai nom), c’est la couronne suprême: celle qui le verra pleinement commander à l’«entertainment frenchie». Loin devant Stromae, Soprano ou Louane.

Que chacun y trouve son compte

Pour ses admirateurs, Gims est «Meugi», «Meugiwara» ou «Le Fléau». Il est «Vortex», «Le Monstre Marin» ou «G.I.», autant de blases exotiques glanés durant la décennie où le Congolais mena vers le succès sa clique Sexion d’Assaut. L’aventure tapageuse mise en coma après la tournée qui suivit L’Apogée (2012), l’auteur du méga tube Sapés comme jamais (2015) prit ses distances avec la holding Wati B qu’il contribua à fonder et qui, il y a encore peu, gouvernait le marché du hip-hop tricolore. Mon cœur avait raison certifié platine, ses concerts partout annoncés complets, le parc médiatique à sa botte et son allure d’ogre à lunettes futuristes affiché en une des hebdos familiaux, le Parisien pouvait appliquer la phase deux d’un plan de carrière depuis longtemps mûri: incarner la «grande variété», comme il dit, cette «pop urbaine» avec laquelle se confond à présent un rap devenu en 2017 la musique la plus consommée en Occident.

De là, Ceinture noire et sa production costaude mais habile, où se croisent rap bavard (Ana Fi Dar), trap aseptisée (Anakin et son gimmick piqué au HUMBLE. de Kendrick Lamar), rythmiques afro, pop grassouillette (Tu reviendras) et arrangements calibrés pour les FM (T’es partie). De là aussi ses invités de marque par cargo et au pedigree suffisamment varié pour que chacun, ou presque, y trouve un frisson: de Dadju à Vianney, de Sofiane à Orelsan, jusqu’aux américains Quincy – le fils de Puff Daddy – et Lil Wayne, ce dernier qu’on croyait retraité posant un flow flemmard sur Corazon. Gims s’est-il fait un plaisir de fan en conviant là le rapper louisianais? Peut-être. Plus sûrement, cette invitation lancée à un garçon perdu pour le hip-hop, mais demeuré un proche de Drake, veut en annoncer une autre, d’une tout autre ampleur: un featuring avec l’auteur de One Dance.

Carrière américaine

Rien n’est fait, mais c’est que, ces temps, Gims rêve tout haut d’une carrière étasunienne. A l’instar de PNL, Christine & The Queens ou MHD, mais cette fois à un niveau supérieur, forcément. En vrai, et de son propre aveu, plutôt à l’image d’Omar Sy et pourquoi pas, comme l’acteur, connaître à son tour les honneurs d’une apparition dans le prochain X-Men. A cet instant, selon ses plans, son Fuego Tour, annoncé en septembre 2019 à Paris, aura rempli à ras bord le Stade de France.


Maître Gims, «Ceinture noire» (TF1 Musique-Play Two/Sony Music). En concert le 26 août à Penthalaz, Venoge Festival, et le 3 avril 2019 à Genève, Arena.

Publicité