La dernière fois qu’on avait croisé Hou Hsiao-hsien, c’était en 2007 au Festival de Locarno, où il était venu recevoir un Léopard d’honneur suite à son premier film tourné en Europe, Le Voyage du ballon rouge, avec Juliette Binoche. Depuis, silence radio. Qu’était donc devenu le cinéaste taïwanais, l’un des maîtres incontestés du cinéma mondial depuis son Lion d’or à Venise pour La Cité des douleurs, en 1989? L’auteur des Fleurs de Shanghai et de Millennium mambo avait-il buté sur une crise d’inspiration, des difficultés de production ou des problèmes de santé? Sa réapparition en mai dernier à Cannes avec The Assassin (Nie Yinniang), remportant le Prix de la mise en scène, a rassuré ses fans. Mais ce «film de sabre» chinois atypique, plus évidemment somptueux que compréhensible, sorti en Suisse romande mercredi dernier, saura-t-il lui gagner de nouveaux admirateurs?

Impossible de laisser passer l’occasion d’une nouvelle rencontre, ne serait-ce que pour tenter d’en apprendre plus. C’est un maître Hou toujours aussi insaisissable qu’on a retrouvé, accompagné de sa traductrice attitrée. Sa simplicité détonne dans le cadre d’un grand hôtel genevois. Huit ans plus tard, il a toujours cette dégaine d’ancien voyou plutôt que de l’artiste raffiné qu’il est devenu. Est-ce l’importance de l’enjeu commercial qui nous vaut sa visite? A l’en croire, ce serait juste parce qu’il coûte moins cher à la production que les stars Shu Qi et Chang Chen, impossibles à déplacer sans leur suite. On ne sait trop à quel point il plaisante, sous-estimant son aura par rapport à celles de vedettes asiatiques qui ne pèsent pas lourd ici. Mais ainsi va le dialogue avec Hou Hsiao-hsien: à chaque échange plane le soupçon que quelque chose s’est perdu dans la traduction, abîmé dans le fossé culturel.

Vieux rêves

Lorsqu’on lui demande si, pour sa huitième participation à la compétition cannoise, il a été heureux de recevoir le même prix qu’avait remporté Edward Yang, son collègue de la nouvelle vague taïwanaise, avec Yi Yi en 2000, il se fait un instant pensif. Puis la réponse revient, typiquement décalée. Oui, du temps a passé depuis la mort prématurée de son ami, en 2007. Mais s’il n’est plus allé à Cannes, c’est qu’il était trop occupé ailleurs, à réformer deux festivals de son pays dont il avait accepté la présidence, le Taipei Film Festival et surtout le Golden Horse Festival and Awards, qui réunit des films d’expression chinoise de l’île et du continent. Et comme il n’aime pas faire les choses à moitié, il s’y est engagé à fond, remettant ses projets personnels à plus tard.

«A la fin de ces mandats, enchaîne-t-il, je me suis dit que le moment ou jamais était venu pour réaliser ce vieux rêve de jeunesse. Etudiant dans une école d’art, j’ai lu beaucoup de contes chinois classiques du temps de la dynastie Tang (XVIIIe et IXe siècles, ndlr) qu’on rééditait alors. Parmi eux, Nie Yinniang m’avait marqué au point que j’aurais souhaité en faire son premier film!» Mais les réalités commerciales en ont décidé autrement, forçant le jeune homme à débuter avec trois comédies romantiques chantées à l’orée des années 1980, puis des films plus autobiographiques. Ce n’est que fort de son expérience et de relations tissées tout au long de sa carrière qu’il a enfin pu revenir à ce projet et le mener à bien.

Est-ce le fait qu’il s’inspire d’un court récit ou le genre du «film d’action» lui-même qui a dicté la relative brièveté de The Assassin dans une œuvre réputée pour ses longueurs et ses langueurs? Les deux apparemment, même si on peut aussi soupçonner un goût croissant pour la concision, l’âge venant. «Je n’ai pas respecté à la lettre ce conte, qui ne comporte qu’un millier de mots, mais il n’y avait aucune nécessité d’en rajouter. Quant aux scènes d’action, je les ai traitées selon mon exigence de réalisme, sauf que je n’ai pas pu les tourner en plans-séquences du fait de l’inexpérience des acteurs. Shu Qi, dont c’est le premier film de ce genre, ne savait ni sauter ni comment réagir. Elle grimaçait au moindre coup porté vers elle. Il a donc fallu beaucoup de patience pour la transformer en guerrière impassible», s’amuse maître Hou. De là un montage plus serré, mais aussi un shooting ratio (le rapport entre pellicule impressionnée et métrage final) élevé d’environ 40 à 1!

Film à l’ancienne

Contrairement à l’impression que peuvent donner certains plans, ce film a bel et bien été tourné «à l’ancienne», avec des stocks restants de film 35 mm. Un adieu à la pellicule, donc? Pas du tout: avec Mark Lee Ping-bin, son fidèle chef opérateur depuis Le temps de vivre, le temps de mourir (1985), ils sont bien déterminés à continuer. «Il faudra juste payer plus cher, jusqu’au jour où nous serons pleinement satisfaits par un rendu numérique.» Une autre difficulté est venue des décors: les lieux de la réalité historique ayant complètement changé d’aspect, il a fallu chercher au Japon des répliques de constructions chinoises de l’époque et d’autres paysages sur le continent. Pour finir, l’équipe s’est retrouvée dans des régions montagneuses reculées de la province du Hubei puis en Mongolie intérieure pour les forêts de bouleaux. Pourtant, ni le goût de la beauté ni le souci du détail vrai ne constitueraient le fondement de son art – une suggestion qu’il balaie aussitôt. «Une fois tout mis en place, il faut être prêt pour capter ce qui va se passer. Je ne fais jamais de répétitions, les acteurs doivent être totalement disponibles, se lancer et proposer. Ce sont eux la matière première du film.»

Tout ceci n’empêche pas que le spectateur occidental peut se sentir un peu perdu devant le résultat de ce travail. Hou Hsiao-hsien sourit. «Je comprends. Mais vous voyez, je ne réalise pas mes films dans l’idée d’un public, pas même chinois. Je ne me fie qu’à ma propre impression de justesse.» On insiste. Pourquoi par exemple avoir fait tenir deux rôles à la même actrice? «C’est un fait historique: la nonne qui a formé l’héroïne et la femme du gouverneur – celle qu’on voit jouer un instrument – sont deux filles de l’empereur que ce dernier, réfugié dans le sud du pays, a voulu mettre en sécurité. J’ai juste pris la liberté d’en faire des jumelles.» On est content de l’apprendre, la chose restant pour le moins implicite dans le film. De même le fait que ce puissant gouverneur de province ciblé par l’assassine éponyme a non seulement une épouse officielle mais encore deux favorites et une dizaine d’autres concubines, selon la tradition de l’époque…

Ami français

Et au fait, qui est donc ce Jacques Picoux crédité dans le rôle d’un vieux mage? «Un vieil ami français qui enseigne à Taipei. Il est aussi peintre et a fait les sous-titres de tous mes films. Dans le conte, on devine que le personnage n’est pas Asiatique: la Chine de la dynastie Tang n’était pas coupée du reste du monde et des «barbares» vivaient dans l’Empire. J’avais prévu une scène de combat, mais Jacques n’a plus la santé pour. Alors je me suis concentré sur ses mains d’artiste, lorsqu’il jette un sort.»

A l’évidence, notre cinéaste a la conscience tranquille de celui qui a accompli son propre travail d’artiste en toute liberté et indépendance. A présent, il espère bien sûr un succès suffisant pour lui permettre de continuer. Aurait-il un autre projet de même nature? «Pas un, trois!» rigole-t-il. «J’ai découvert que ce genre de film historique ne pose pas de problèmes pour une coproduction avec la Chine populaire. Alors, même si un ou l’autre de nos partenaires venait à nous lâcher, je me lancerais.» Un pur contemplatif, Hou Hsiao-hsien? Au moins tout aussi fonceur et combatif, apparemment.