Les démons d’un théâtre bien fait

Le maître japonais Satoshi Miyagi enchante les foules avec une version facétieuse du «Mahabharata»

Presque un cliché. Il est minuit quinze au milieu de nulle part. La garrigue est un bruit continu. Le ciel goutte. Des bus se trémoussent sur un chemin caillouteux, direction Avignon. A leur bord, des centaines de spectateurs ravis. Ils ont vu le Mahabharata, ou plutôt le Nalacharitam, pièce de choix extraite de l’épopée indienne. Ils ont été grisés par les acteurs et musiciens du Japonais Satoshi Miyagi, cet artiste qui exige de ses interprètes une discipline de samouraï. Nous, on est resté, histoire de renifler encore l’air vif d’un spectacle réussi. Et voici ce qu’on voit soudain: quarante Japonais, comédiens, techniciens, percussionnistes, prennent la pose sur scène pour une photo. Ils viennent d’en finir avec leur diablerie. Et ils marquent le coup.

Il faut dire que monter un morceau du Mahabharata dans la carrière dite de Boulbon est culotté. En 1985, Peter Brook donnait, ici même, mille visages à cette saga: près de onze heures de turbulences. On criait alors au miracle. Satoshi Miyagi est plus modeste, qui choisit un épisode: l’histoire du prince Nala et de la princesse Damayanti, heureux époux victimes bientôt de la jalousie du démon Kali. Il y a quelques années, il transpose la fable une première fois au Japon. S’il a choisi ce pan de l’œuvre, explique-t-il, c’est qu’il est dénué d’éclat guerrier et que son héroïne s’y révèle aussi forte que les mâles. Satoshi Miyagi ne vient pas pour rien des collines de Shizuoka, région qui chérit le thé vert. Cliché? Sagesse de buveur de thé plutôt.

Le propos est cohérent en tout cas, la matière follement raffinée et le spectacle traverse les océans, au Musée du Quai Branly à Paris par exemple en février 2013. Mais à Avignon, la dimension est autre. Les lieux dictent leur loi. Satoshi Miyagi s’y est adapté en forçat. Tous ces jours avant la première, les acteurs répètent dès 6 heures du matin, histoire d’éviter la chaleur – très théorique cet été. Quant aux réglages de lumière et de son, ils se font dans la nuit, jusqu’à l’aube s’il le faut.

Ce démon du travail bien fait sous-tend la fresque. Voyez. Cinq cents privilégiés ont pris place face à une paroi blessée, dix mètres de hauteur préhistorique. Autour de nous, comme un collier, la scène court en demi-cercle. Au premier plan, des percussionnistes à l’élégance effilée entament leur cabale rythmique. Sur la roche, une ombre géante, puis une autre et ainsi de suite. Huit filles et garçons se glissent dans la fiction en procession, démarche de moniale, tunique de vent blanche, tenant chacun devant soi le rabat d’une chemise comme si c’était un parchemin. Ils forment à main droite le chœur. On célèbre les noces de Nala et de Damayanti. Les voici, pétrifiés dans leur soierie. Deux spectres, dirait-on. Ils ne parlent pas, non. Chez Satoshi Miyagi, parole et actions sont dissociés: les voix des héros viennent d’un récitant.

Le plaisir ici, c’est celui du môme devant un castelet ou un dessin animé signé Hayao Miyazaki. Nala et Damayanti trônent en parents bienheureux de deux enfants, poupées grises tenues debout d’une main cérémonieuse. Mais Kali le cruel honnit cette idylle. Il manigance un complot. Nala affronte son frère jaloux. Un jeu de dés doit les départager. Le duel tourne à la débâcle pour le roi. Le couple est séparé. L’errance commence. Admirez alors Damayanti dans sa robe-linceul, un tigre la poursuit; une caravane la sauve; à moins que ce ne soit un dieu-serpent. Consolez Nala: dans le silence de la carrière, il songe au suicide.

Le conte cavale ainsi au rythme des éléphants ou des génies chicaneurs, des tambourins ou des tirades à rallonge, d’autant plus envoûteuses que leur mystère reste entier. Satoshi Miyagi, qui règne sur le Shizuoka Performing Arts Center (SPAC), une maison que beaucoup d’artistes européens lui envieraient, ne revitalise pas seulement des manières anciennes, esthétique dans laquelle un geste est un signe; il s’amuse des traditions, greffe sur elles des tocades contemporaines. Tenez, ce moment: des bannières publicitaires annoncent que tel épisode dramatique est sponsorisé par le «thé vert de Shizuoka». L’amour du beau, oui, mais aiguisé par une lame farceuse.

Il est minuit quinze, donc. Les membres du SPAC prennent la pose comme une équipe de football et son staff. Dans quelques minutes, Satoshi Miyagi les réunira pour une petite heure encore autour de lui. Il leur fera part de ses observations – c’est ce qu’on appelle les notes au théâtre. Les divinités indiennes n’autorisent aucune faiblesse.

Mahabharata-Nalacharitam. Festival d’Avignon, carrière de Boulbon, jusqu’au 19 juillet à 22h; 1h50; rens. festival-avignon.com

Le personnel du festival a voté vendredi à 65% en faveur d’une grève pour ce samedi. Sur 622 inscrits, seuls 286 salariés ont pris part au vote. Le festival annoncera à la mi-journée les spectacles qui seront annulés. (AFP)

Le conte cavale ainsi au rythme des éléphants ou des génies chicaneurs