Wong Kar-wai, l’auteur de Chungking Express et d’In the Mood for Love, roi incontesté des volutes romantico-mélancoliques, qui s’es­saie au film de kung-fu? Même s’il avait déjà flirté avec le cinéma d’arts martiaux dans Les Cendres du temps (1994), splendide film «de sabre» pseudo-médiéval, on n’était guère emballé par l’idée, qui ressemblait plus à la méprise du siècle – comme si Woody Allen réalisait un western.

C’est clair, depuis le semi-échec de son «grand œuvre», l’insondable 2046, le cinéaste de Hongkong se cherche. Mais ce n’est pas du côté d’un professeur de Bruce Lee qu’on le voyait se (re)trouver. Erreur? Cinq ans en chantier, son film centré sur la figure d’Ip Man, légende du kung-fu (1893-1972), est une nouvelle splendeur. Mais quel dommage qu’il faille patienter deux tiers du film pour le voir dépasser sa succession un peu monotone de scènes de combat et révéler enfin son cœur caché!

Ceux vraiment curieux du personnage feraient sans doute mieux de se tourner vers les deux Yip Man (2008/2010) tournés sur ces entrefaites par Wilson Yip avec Donnie Yen. Car Wong Kar-wai, lui, s’intéresse à autre chose qu’à une biographie historique ou à un simple film d’action, fût-il chorégraphié par Maître Yuen Woo-ping (Matrix, Tigre et dragon). Ceux-ci ne sont ici que des étapes vers quelque chose de plus lyrique, de plus réflexif. Mais il faut, pour y arriver, que du temps ait passé. Que les personnages, broyés par l’Histoire, aient raté leur vie sentimentale. Que l’art et la vie convergent, jusqu’à se confondre.

Autant être averti, on a vite fait de se perdre dans ce film particulièrement chinois pour un public occidental. Entre la confusion de visages, une géographie très floue, un contexte historique mal connu et différents styles/écoles de kung-fu parfaitement interchangeables pour le béotien, c’est à peine si l’on arrive à discerner une trame narrative. D’autant plus que le cinéaste n’a fait qu’élaguer son film, réduit de moitié depuis son premier montage, long de quatre heures!

Il y est pourtant bien question d’Ip Man (Tony Leung, l’acteur fétiche du cinéaste), d’abord rentier marié et passionné d’arts martiaux à Foshan, dans le sud du pays. En 1936, il est choisi pour participer à la cérémonie d’adieux de Gong Baosen, un vieux maître du nord qui se cherche un successeur. A cette occasion, il affronte surtout Gong Er (la sublime Zhang Ziyi), fille de ce dernier en qui il reconnaît une égale. Mais, deux ans plus tard, Baosen est assassiné par l’un de ses disciples qui a choisi de collaborer avec l’envahisseur japonais, Ma San, et sa fille jure de le venger. Ip Man et Gong Er se perdent alors de vue durant dix ans pendant lesquels la Chine passe de la guerre mondiale à la guerre civile et les écoles d’arts martiaux divergent. Ip Man finira par fonder la sienne à Hongkong, où il a trouvé refuge en 1949 sans son épouse, et ne croisera plus qu’une fois celle qui l’a aimé en secret.

Une nouvelle histoire d’amour perdu autant que d’arts martiaux, donc, mais qui met du temps à se dessiner. Les fans de kung-fu, eux, devraient déjà se délecter de la première partie du film, ponctuée par divers combats d’une virtuosité aérienne. Mais entre morcellement de l’image, ralentis et éclairages chiadés qui isolent les personnages sur un fond charbonneux, il y a tout autant de quoi s’inquiéter du devenir de Wong Kar-wai. Un esthète du vide? Puis, après un formidable duel sur un quai de gare (entre Gong Er et le félon Ma San), une mue s’opère insensiblement, qui fait passer des divers conflits à une sorte de nouvelle variation sur In the Mood for Love. Puis encore à autre chose.

Bien sûr, une narration off occasionnelle et diverses musiques, certaines du fidèle Shigeru Umebayashi, annoncent déjà plus tôt cette dérive. Mais il faudra pour cela quitter l’histoire d’Ip Man pour celle de Gong Er, en passant par celle de La Lame (l’acteur taïwanais Chang Chen) réduite à une sorte de pièce rapportée, pour y arriver. Et au plus tard quand résonne un thème d’Ennio Morricone repris à Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, toute la mélancolie de cette histoire vous frappe de plein fouet.

La rencontre impossible entre Tony Leung et Zhang Ziyi, symbolisée par un frôlement vertical-horizontal durant leur duel, devient leur destin: l’un se transformant en grand maître raide comme un piquet et dédié à la transmission de son style «Wing chun», l’autre s’abandonnant allongée à l’opium et à une nostalgie stérile, jusqu’à oublier l’enchaînement des «64 mains» transmis par son père. Pour finir, seul le kung-fu survivra, tandis que ses écoles et ceux qui les ont portées s’effaceront.

D’où émergent deux attitudes face à la vie et à l’art, qui résument sans doute le tiraillement de Wong Kar-wai lui-même. S’abîmer dans son style au risque de s’isoler et de devenir abscons ou se dé­passer pour offrir au spectateur une expérience transcendante? Comme Terrence Malick dans To the Wonder, Maître Wong avance désormais sur le fil, mais au moins il prouve ici qu’il en est parfaitement conscient.

VVV The Grandmaster (Yi di zong shi), de Wong Kar-wai (Chine, 2013), avec Tony Leung Chiu-wai, Zhang Ziyi, Chang Chen, Wang Qingxiang, Zhang Jin, Zhao Benshan, Song Hye-kyo. 2h02.

Le cinéaste n’a fait qu’élaguer son film, réduit de moitié depuis son premier montage, long de quatre heures